L'ancien président s'intéressait peu à l'économie. Libéral et réformateur entre 1986 et 1988, vacciné contre l'audace en 1995, il s'en est désintéressé à partir de 2002. Mais il s'est engagé avec grand succès sur la vie quotidienne : sécurité routière, cancer, handicap, culture.

Jacques Chirac en visite dans l'usine Alcatel en 2006
Jacques Chirac en visite dans l'usine Alcatel en 2006 © Getty / Gilles BASSIGNAC

Ce n’est pas un mystère que si Jacques Chirac était gourmand de la vie en général, il n’était pas avide de la matière économique. Il a beaucoup changé de ligne sur le sujet parce qu'il n'avait pas de convictions très claires. C’est une réalité aussi que son bilan de Président est plus maigre que celui de Premier ministre. 

A Matignon entre 1974 et 1976, sous la présidence de VGE, il a affronté le premier choc pétrolier et à l'indépendance nationale. Mais c'est surtout entre 1986 et 1988 qu'il laisse une vraie trace, avec la libéralisation des prix, une réforme fiscale profonde et des privatisations qui ont créé des champions mondiaux qui sont encore là aujourd'hui (Saint Gobain, TF1, Paribas qui a fusionné avec la BNP plus tard...). Il s'inscrit dans l'onde libérale qui court sur le monde entier (Reagan, Thatcher etc.). C'est sans conteste la période la plus libérale qu'a connue la France. Sans porter atteinte à sa mémoire, on peut dire qu'Edouard Balladur a beaucoup inspiré ce legs.

Cela a été plus limité à l’Elysée. Pour y entrer, il fait campagne en 1995 sur la fracture sociale : les électeurs le croient parce qu’il est, de tous les présidents de la Vème, le plus à l’aise avec ce que l’on n’appelait pas encore "la France d’en bas" - où tout le monde mange des pommes et rigole de ses saillies verbales. 

Mais sur place, il réalise que la France doit redresser ses comptes pour entrer dans l’euro. Il réussit mais on connaît le recul face aux grèves : Nicole Notat (CFDT) et Alain Bergeron (FO) avaient averti Alain Juppé la veille de son discours à l'Assemblée que la réforme de l'assurance-maladie "passerait", mais pas celle des régimes spéciaux. On connaît les cinq années Jospin, puis une prudence de sioux à partir de 2002. Dominique de Villepin le sait, lui qui a dû ravaler son CPE pour l’emploi dans les PME. 

Au final :

- le mal français qu’est le chômage n’a pas été enrayé pendant les années Chirac (il quitte le pouvoir sur un taux de chômage de 8,4%, à peu près au même niveau qu'en Allemagne, mais les réformes structurelles engagées Outre-Rhin permettront que la pente y soit beaucoup plus favorable ensuite), 

- la dette publique a grimpé (certes comme en Allemagne, qui devait néanmoins supporter le coût de la Réunification), même si des résultats ont été obtenu à la toute fin du quinquennat

- la compétitivité a diminué (en dépit du lancement des pôles de compétitivité). 

Cela lui est bizarrement pardonné parce que les Français sont plus sensibles aux personnalités romanesques qu’aux résultats. 

En revanche, on doit saluer ses engagements forts contre le handicap, le cancer et l’insécurité routière, sans oublier la vision sur le climat - sauf que visionnaire et puis rien. 

Jacques Chirac, c’est en fait surtout une époque. C’est ce que l’on réalise aujourd’hui. C’est avant Internet. C’est avant la mondialisation triomphante. C’est avant que les pays émergents et la Chine émergent vraiment. La France est alors un pays où la métropolisation n’a pas encore humilié les campagnes. 

Bref, le monde était plus simple. 

On salue beaucoup depuis hier - et Thomas vient de le faire - le souci d’unité de Jacques Chirac, de ne pas casser les œufs mais plutôt de marcher prudemment dessus. 

On peut dire aussi l’inverse : le monde était plus simple, et cela aurait été le moment de se préparer à tout ce qui allait arriver. Cela n’a pas été le cas. Et du coup, la France n’était pas aussi forte que l’Allemagne quand est arrivée l’incroyable crise de 2008. 

Le paradoxe de tout cela est que le chiraquisme acte 2, mélange de libéralisme, d’étatisme et de recherche de consensus, retrouve des couleurs et revient à la mode avec Emmanuel Macron acte 2. Le paradoxe est que Jacques Chirac a calé devant la réforme des régimes spéciaux de retraite il y a 24 ans et qu’Emmanuel Macron croit possible de la faire mais avec la méthode Chirac. CQFD.

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