Les chefs d'Etat européens cherchent qui va incarner l'Union pendant 5 ans. Hier, deux nouveaux billets de 100 et 200 euros ont été mis en circulation qui n'incarnent rien du tout. Pauvre Europe qui est incapable de mettre des visages et des monuments sur sa monnaie !

Les nouveaux billets de 100 et 200 euros
Les nouveaux billets de 100 et 200 euros © AFP / Boris Roessler / dpa / AFP

Le télescopage avec la réunion des chefs d’Etat à Bruxelles hier soir est amusant. Ils ont commencé à discuter entre eux, à se tâter les uns les autres (si on peut dire) pour savoir qui dirigera la Commission, qui incarnera l’Europe pour les cinq ans qui viennent. 

Le même jour, des billets tout neufs en euros, donc, sont arrivés, qui, eux, n’incarnent rien du tout. Comme ceux que nous avons déjà dans nos portefeuilles, ils sont désincarnés, sans personnalité, sans racine. On y voit des ponts, des portes, des monuments, mais abstraits, du niveau d’une 1ère année d’architecture. 

Alors, c’est vrai, les nouvelles coupures comportent, nous explique la BCE, je cite, "un hologramme satellite et un nombre émeraude perfectionné qui renforcent la protection contre la contrefaçon", si on les penche de côté. Formidable, youpi, tralala. 

Mais vingt ans après la naissance de l’euro, personne n’essaie même de proposer que sur les billets figurent les visages de Hugo, Dante, Goethe, la porte de Brandebourg, le Colisée, le Parthénon, Notre-Dame ou Milda – c’est le monument de la Liberté à Riga, en Lettonie. Les plus de 30 ans se souviennent des Racine, des Montesquieu, des Molière en francs. 

Anecdotique ? Non. Un Allemand ou un Néerlandais qui aurait dans sa poche des coupures avec le Pirée ou le Vatican serait peut-être plus sensible aux difficultés de ces pays. Et avoir dans sa poche, dans le Sud de l’Europe, des Mozart inciterait peut-être à un certain sérieux. 

Vous plaisantez … 

Un peu. Cette absence d’incarnation monétaire ne vient pas de nulle part, elle n'est pas idiote : elle correspond à la volonté des créateurs de l’euro d’une monnaie sans Etat, sans souverain. Les ponts figuratifs, ce sont des ponts entre les peuples. Et c’est vrai, l’euro bénéficie d’un large soutien, là n’est pas le problème. 

Mais ce choix fait il y a 20 ans n’est pas adapté à un moment, aujourd’hui, où les peuples européens veulent l’Europe (le scrutin l’a montré) mais une Europe qui s’affirme, qui ne cache pas sous le tapis ce dont elle est fière, qui croit qu’une culture commune ne vient pas du néant mais de chaque centimètre de son territoire et de son histoire. 

Dans une allocution prononcée à l'automne, Michel Barnier, candidat officieux à la présidence de la Commission, a regretté les choix faits à l'époque - merci à mon confrère des Echos Derek Perrotte de me l'avoir signalé.

Ce n'est pas mon virage zemmourien (!), c'est parce que l'on croit justement que l'Europe doit être une addition, pas une soustraction, du concret plutôt que le néant.

L'équipe
  • Dominique SeuxDirecteur délégué de la rédaction des Echos et éditorialiste à France Inter
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