Entre la vérité d'un conducteur SNCF et celle du gouvernement, deux vérités s'affrontent. Elles sont probablement irréconciliables.

Noël dans une cabine de TER
Noël dans une cabine de TER © AFP / MEHDI FEDOUACH

La grève du rail, après avoir pulvérisé le record de 1995, battra bientôt le record plus ancien de 1986-1987, 28 jours. Mais où en sont les protagonistes ?

Il se trouve que j’ai passé, la semaine dernière, une soirée de vacances avec Nicolas, conducteur de TER en Rhône-Alpes. Cela n’a rien d’extraordinaire, les reporters d’Inter le font tous les jours. Mais c’est intéressant. La trentaine, très sympathique, non syndiqué, Nicolas est en grève depuis le 5 décembre. 

À l’écouter, deux choses frappent : 

  • La 1ère est qu’il est vraiment entré à la SNCF avec l'espoir d’une retraite à 50 ans - à l’époque, l'âge d'ouverture des droits remonte progressivement depuis, il sera de 52 ans en 2024. Pour profiter de la vie et, dit-il, se reposer d’un métier fatigant. Cela peut surprendre, c’est sincère. Il se dit trahi et se bat, dit-il, pour ne pas travailler jusqu’à 64 ans. 
  • La seconde chose est que Nicolas dénonce la détérioration de ses conditions de travail. Il y a ses horaires : démarrage à 4 heures du matin, huit à dix nuits loin de sa famille par mois, etc. Mais la vraie colère, compréhensible, porte sur la disparition en TER des contrôleurs. Le conducteur est seul à bord, on en a parlé avec l’accident d’octobre à un passage à niveau de la ligne Reims Charleville-Mézières, qui aurait pu être dramatique. Ce système dit EAS "équipement agent seul" s’étend partout, il y aurait bientôt un Lyon-Avignon. 

Depuis que Nicolas a rejoint la SNCF, ses effectifs ont baissé de 20 000 agents. 

Voilà. On ne dit pas que c’est son ressenti, ce serait insultant, c’est sa vérité du terrain. A-t-il l’impression d’être privilégié ? Non. Sait-il que de nombreux Français souffrent et sont ulcérés de la grève ? Oui. 

Et la vérité d’en face ? Elle a les yeux froids des chiffres. L’âge de départ en retraite moyen des conducteurs est de 53,3 ans (page 51 et 52 du rapport spécial de la Cour des Comptes en juillet 2019) alors qu’ils ont la même espérance de vie que les catégories sociales équivalentes. À 60 ans, quand le gros des Français du privé et des fonctionnaires va encore travailler, 95% des salariés de la SNCF sont déjà en retraite, y compris dans les bureaux où cela ne se justifie pas vraiment. 

Au total, le surcoût pour la collectivité dépasse le milliard d’euros par an (hors différence de pyramide démographique qui représente deux milliards d'euros). Tout cela est connu et archi-connu. Comme le fait que les cheminots suisses (infiniment mieux payés ...) ou allemands conduisent à 64 ans sans drame. 

Alors, peut-on réconcilier un conducteur de train gréviste et le gouvernement ? 

C'est franchement difficile. Ces deux vérités s’affrontent depuis les 1ères grèves pour défendre le régime spécial en… 1953 !

Pourquoi est-ce si difficile de se parler des deux côtés de la barrière ? Je ne sais pas, sauf peut-être ceci : l’amour du train est, ici en France, plus fort qu’ailleurs, ce qui fait que les grèves sont généralement soutenues -alors qu'elles aboutissent généralement à préserver le seul régime des cheminots !  ; les Français sont comme toujours persuadés qu’il y a de l’argent sous le tapis sans voir que c’est le leur.

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