Ce week-end, l’artiste Spencer Tunick a photographié 1300 personnes nues dans les rue de Valence.

Cet Américain n’en est pas à son coup d’essai. Il a réuni jusqu’à 18 000 volontaires, en 2007, sur une place de Mexico. Les clichés de Spencer Tunick témoignent d’une grande maîtrise de la lumière et d’un sens aigu de la composition. Mais, peu connaissent ces œuvres photographiques. On a plutôt en mémoire l’avalanche de sujets tournés pour les JT partout où ont surgi ces foules dénudées. Encore ce week-end, sur toutes les chaines espagnoles. 

Ce qui n’est pas rien. Cette nudité-là fait systématiquement un trou dans la télé. Hommes, femmes, tous les âges, tous les corps, toutes les imperfections, toutes les beautés… complètement indifférenciées. On voit des ventres, des sexes, des fesses, des seins. En fait, on ne voit plus rien. Il s’agit-là d’un travail unique sur la nudité de masse. Du jamais vu à l’écran, sauf archives de la déportation, par exemple.  

Manifeste politique, évidemment. Les êtres sont égaux dans la multitude. Manifeste écologique, parfois. La nudité, photographiée en pleine nature, symbolise l’impossible retour au jardin d’Eden. Spencer Tunick réalise une photo choc pour Greenpeace, sur le glacier alpin d’Aletsch, pour alerter sur le changement climatique. 

Mais ce qui passionne le photographe, c’est la présence du nu dans l’espace public. Le corps et l’architecture, l’organique et le bâti, autant de contrastes esthétiques. Comme ces 5000 silhouettes nues devant l’opéra de Sydney. En outre, l’espace urbain matérialise nos droits. Cette nudité là, en ville, est interdite. Le photographe sera plusieurs fois arrêté à ses débuts new yorkais en 1990. Il répètera devant les caméras, « je ne peux réaliser mon travail qu’en Europe. Ici, aux Etats-Unis, le corps nu est considéré comme subversif ». 

D’accord, mais des gens à poil en 2019, on en a des pelletés à portée de clics. Et bien, le travail de Spencer Tunick, qui n’a rien de lubrique, ni même d’érotique, n’en est que plus transgressif. Il n’y a pas plus normatifs et pudibonds que les géants du Web américains. (Mark Zuckerberg publiait hier une tribune invitant les Etats à définir les images violentes ou haineuses et à légiférer. Mais une image à caractère sexuel, il s’en garde soigneusement la définition). 

De fait, les réseaux, coupables d’avoir censuré « L’origine du monde » de Gustave Courbet, prennent des mesures radicales. Pas de nu, sauf s’il relève d’une démarche artistique ou politique (genre les Femen). Spencer Tunick poste ses œuvres sur Instagram, filiale de Facebook, parce qu’il remplit les deux critères. Mais est-ce aux Gafa de décider pour nous ce qui est art et engagement ? 

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