Certains sujets sont compliqués à illustrer. Mais il faut à tout prix une photo pour que l'article circule sur les réseaux sociaux...

Le site Internet du magazine Le Point illustre l'affaire des bébés nés sans bras avec une main de nourrisson en gros plan.
Le site Internet du magazine Le Point illustre l'affaire des bébés nés sans bras avec une main de nourrisson en gros plan. © Site internet du Point. Capture d'écran.

J'ai vu, sur le site internet du magazine le Point, une photo qui m’a sidérée. Pourtant elle est très anodine : on y voit la main d’un bébé en gros plan. Le poing serré d'un nourrisson qui vient de naître, apparemment. Rien de très spectaculaire. Sauf que cette photo illustre un article ainsi titré : « Bébés nés sans bras : une enquête nationale est en cours ». D’aucuns pourraient y voir de l’humour noir : un papier sur l’affaire des bébés sans bras... illustrée par une main de bébé. Dans la légende, il est précisé qu’il s’agit d’une « photo d’illustration ». Autrement dit : une photo prétexte, puisée dans une des banques d’images auxquelles la plupart des médias sont abonnés. 

Première réaction : c'est absurde, mais sans doute le Point n’a-t-il pas le choix, parce qu’il n’y a pas de photo des bébés concernés par cette affaire. Mais immédiatement, je me pose une question : si ces photos existent, ai-je envie de les voir ? Et ne serait-ce pas un peu racoleur de les publier ? 

C’est l’éternelle problématique des photos choquantes. Chaque journal a sa politique, en la matière. Souvent, les débats sont vifs au sein même des rédactions.

Telle photo était-elle utile ou a-t-on cédé à l'émotion facile ? Apportait-elle une information ?

Après tout, si le lecteur traumatisé détourne le regard, il ne lit pas l’article, et donc la photo est inefficace. 

Le New York Times, cette semaine, a publié une tribune expliquant pourquoi il publiait des clichés insoutenables du conflit au Yémen : on y voit des enfants en train de mourir de faim. Oui ces photos sont atroces. Oui, il faut parfois montrer l’horreur pour susciter une prise de conscience. Comment ne pas penser aussi aux débats qui ont accompagné la photo du petit Aylan, il y a deux ans ? 

Sauf que là, c’est une autre histoire. Vérification faite : il existe bien des photos des enfants nés sans bras en France. Elles accompagnent certains témoignages, ces jours-ci dans la presse. Mais ce ne sont pas des bébés, puisque les enfants en question sont nés entre 2000 et 2014. Ils ont aujourd’hui entre 4 et 18 ans. Et voilà une première explication de cette photo absurde, sur le site du Point : le titre parle de bébés, il faut la photo d'un bébé, pas d’un adolescent ! De nombreux journaux font le même choix depuis plusieurs jours : on voit des visages de bébés, ou des pieds de bébés.

Certains journaux papier, c’est le cas du Monde daté aujourd’hui, choisissent de ne pas illustrer du tout leur article sur cette affaire. Pas de photo. Mais ça, ça n'arrive presque jamais sur le web, à cause des réseaux sociaux. Un article sans image n’a aucune chance de générer du trafic. Alors on met une photo même si elle n'apporte rien. 

La photo du poing serré de bébé resservira sans doute bientôt, pour un article sur les prénoms à la mode ou sur le manque de sommeil des jeunes parents...

Vous connaissez cette phrase célèbre de Confucius ? « Une image vaut mille mots. » A mon avis, Confucius aurait changé d'avis s'il avait connu les photos prétexte, standardisées, interchangeables, qui ont envahi la presse aujourd'hui.

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