Les « Cahiers du cinéma » viennent d’être rachetés par une vingtaine de producteurs et d’hommes d’affaires.

Drôle d’alliage pour la plus prestigieuse, la plus exigeante, la plus controversée, la plus patrimoniale de nos revues critiques. Drôle d’alliage parce que, pour sauver Les Cahiers, se sont donnés la main des adversaires dans le business comme Alain Weill, patron de SFR et BFM, et Xavier Niel, patron de Free. Tous unis… miracle de la cinéphilie ? Non, c’est que ce journal n’est que pécadille pour eux, peu d’enjeu. 

En apparence, donc, une palanquée d’entrepreneurs prospères qui n’ont rien à voir avec le cinéma mais qui trouvent ça chic. Plus curieux, la présence dans ce tour de table de gens qui ont des intérêts directement liés à ce marché. Des producteurs, par exemple. On comprend qu’ils ne puissent imaginer Les Cahiers disparaître, mais les laisseront-ils critiquer des films financés par leurs nouveaux actionnaires ? Par ailleurs, est annoncé, pour piloter le journal, un cadre de la SRF, la Société des Réalisateurs de films, une organisation majeure qui contrôle la Quinzaine à Cannes, et à laquelle appartiennent des cinéastes très influents comme Céline Sciamma. Les Cahiers du cinéma seront-ils libres d’en causer comme ils le souhaitent ?

Je ne reviens pas à la fondation par André Bazin en 1951. Plus récemment, Les Cahiers du cinéma ont appartenu 15 ans durant au Monde qui s’en est séparé en 2009. Un éditeur anglais, ancien professionnel du livre d’art, reprit alors le titre. L’âge se faisant sentir, l’homme cherchait, depuis l’année dernière, à passer le relais. Et ce, en une période charnière, pour ne pas dire crépusculaire, où s’éteignent une à une les flammes fragiles qui ont fait des Cahiers le monument qu’il est. Truffaut, Rivette, Chabrol, Rohmer s’en sont allés depuis longtemps. Justement ! Chaque dernière voix compte. Au moment où se vend le journal, disparaît Anna Karina, égérie de la Nouvelle Vague. Et, juste avant elle, il y a deux mois, une grande plume, à la diction inimitable, Jean Douchet dit « le sphinx des Cahiers du cinéma ».

Aux Cahiers d’être le journal des penseurs et des cinéastes d’aujourd’hui, tout en accompagnant les derniers pas de sa dernière figure tutélaire, Jean-Luc Godard, 90 ans, qui continue de lire « son » journal et de lui accorder des entretiens. Godard veille. Et avec lui, une vie d’indépendance, d’intransigeance et de ruptures. Pourvu que ça dure.   

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