L’Edito M, l’édito média de la semaine. Ce matin, on revient sur le texte, cosigné par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve et Catherine Millet, publié par Le Monde, et prônant la « liberté d’importuner » pour les hommes.

 Ce texte n’est pas un article, pas un édito du canard qui l’héberge, pas une pétition, pas une tribune. Il est ce qu’on appelle « un manifeste » et en cela, convoque une histoire intellectuelle, doublée d’une passion médiatique bien française. Dans laquelle s’inscrivent les signataires, mais aussi le quotidien du soir qui rappelle à sa façon qu’une pétition de poids ne naît pas toutes les 20 secondes sur Internet. Elle se forge dans les colonnes d’un journal. 

La tradition, ici, est moins celle de Zola, signant seul à la Une de l’Aurore, son « J’accuse » que celle du « Manifeste des 121 », pendant la guerre d’Algérie. Brûlot qui valut à la revue des « Temps moderne » de paraître avec deux pages blanches en lieu et place du texte. « Le Manifeste des 121 » marque un tournant dans l’écriture collective. Inculpation arbitraire de 29 des pétitionnaires. Mais quoi ? Impuissance des autorités à désigner et arrêter « l’Auteur » du texte. Il a été écrit à deux cent vingt-deux mains. Le collectif est à la fois une force de frappe et un bouclier. 

C’était l’idée du manifeste féminin édité mercredi par le Monde. Mais les temps ont changé. Sur le papier, les cents signataires font bloc, elles ne font qu’une face à Twitter, foule immense composée d’individus éparses. Sauf que, sur le réseau social, les individus se contaminent les uns les autres, formant une masse écrasante face à un collectif de femmes dont le tambour médiatique ne retient que des noms isolés. Dont celui de Catherine Deneuve qui concentre à elle-seule les réactions des internautes et de la presse étrangère. 

Avril 1971. « Le Nouvel Observateur » imprime le « Manifeste des 343 » femmes déclarant « Je me suis faite avorter ». Collectif, là-encore, de personnalités et d’anonymes. Or, dès le lendemain, les actrices célèbres qui en font partie sont interviewées sur RTL et la deuxième chaîne de l’ORTF. On sent le basculement. Loin des 121 écrivains. C’est moins le nombre et la stature intellectuelle des signatures qui compte. C’est la somme d’individualités à fort potentiel d’interpellation médiatique sur les ondes et à l’écran. 1997, dans « Libé » et « Le Monde », « L’appel des 66 cinéastes » pour les sans-papiers. Bertrand tavernier enchaîne les micros. Le tour est joué. Même publié dans la presse, tout se passe à longueur d’interventions télé.    

Petite histoire pour terminer. Le « Manifeste des 343 » ne s’est jamais intitulé  « Manifeste des 343 salopes », mais des « 343 » tout court. Une semaine après la parution de « L’Obs », Charlie Hebdo signe cette Couv : « Mais qui a engrossé les 343 salopes du Manifeste ? » avec une caricature du ministre Michel Debré. Ironie de la mémoire : « Salope », insulte misogyne, reste accolée à l’action féministe. Comme quoi, un manifeste ne vaut que par les tollés, appropriations et contre-offensive qu’il suscite.     

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