Plusieurs journaux sont en grève en ce moment. Ils s’interrogent : comment mobiliser des salariés physiquement dispersés par le télétravail ?

Des employés présentent des exemplaires du quotidien sportif L'Equipe, lors d'un rassemblement de collègues en grève devant le siège du journal, à Boulogne-Billancourt, en périphérie de Paris, le 13 janvier 2021.
Des employés présentent des exemplaires du quotidien sportif L'Equipe, lors d'un rassemblement de collègues en grève devant le siège du journal, à Boulogne-Billancourt, en périphérie de Paris, le 13 janvier 2021. © AFP / Martin Bureau

Questions qui se posent dans tous les secteurs frappés par la crise, bien au-delà des médias. Les entreprises qui emmanchent des plans sociaux sont légion. Ces décisions pourraient susciter un bras de fer avec des salariés concernés, informés, concertés, solidaires. Mais pour cela, il faut passer du temps ensemble. Parler, se découvrir, faire se rencontrer dans des métiers qui, parfois, ne se croisent jamais. Il faut que les corps se massent pour que les esprits s’échauffent et que les mouvements sociaux prennent forme. Les syndicalistes les plus chevronnés vous le diront, il y a des techniques vieilles comme l’exploitation de l’homme par l’homme pour fomenter la colère et mobiliser les troupes. Mais prendra, prendra pas ? C’est difficile à prédire. Il y a quelque chose d’irréductiblement humain, de chimique, dans les grèves qui naissent et dans les protestations qui durent. 

Or, cette chimie-là, elle s’avère méchamment refroidie, si ce n’est empêchée par le travail à distance, les tracts par email, les slogans sur WhatsApp et les assemblées générales via Zoom où l’on demande à Micheline et Marcel de couper la vidéo sinon ça sature et ça tombe en rade… ! 

Toute la semaine dernière, L’Équipe a été frappée par une grève historique. Un exploit d’arriver à faire se cimenter 350 personnes physiquement éloignées les unes des autres…  

Vendredi, les rédactions du Moniteur et d’AMC - revues consacrées à l’architecture et au marché du bâtiment – ainsi que La Gazette des communes, ont repris une grève initiée au mois de décembre. Une « télégrève » comme ils la qualifient eux-mêmes : une grève de l’écran, de la connexion et de la souris, puisque – télétravail oblige – ils n’ont pas d’autres moyens pour signifier leur refus face aux décisions de l’actionnaire.

Je vous l’ai dit, nombre de journaux américains renoncent à garder des bureaux, pour faire des économies. Plusieurs médias français y songent aussi. Chacun chez soi, des journalistes qui envoient leurs papiers par messageries interposées. On peut continuer à produire ainsi. Sauf qu’à terme, se posera la question de l’identité d’un média, lorsqu’il est fabriqué par des gens qui ne se voient pas, qui ne se mélangent pas. 

La grève n’est pas le quotidien de la presse. Comme partout, il s’agit d’une situation limite, hors norme. Mais l’invraisemblance d’une grève à distance fait surgir le contre-sens d’une rédaction dématérialisée. Difficile de lutter ensemble pour sauvegarder l’intégrité d’un collectif quand sa raison d’être a été « éparpillée façon puzzle » par le virus. 

L'équipe
Contact