Séquence très inhabituelle sur CNN : une reporter de la chaîne témoigne sur son quotidien de femme asiatique aux États-Unis. Kyung Lah a cinquante ans. Reporter très capée, une femme pleine d’assurance. Pourtant… La première question qu’on lui pose en reportage, c’est « Parlez-vous anglais ? ».

Racisme anti-asiatique : une journaliste de CNN raconte. Kyung Lah ici en 2016
Racisme anti-asiatique : une journaliste de CNN raconte. Kyung Lah ici en 2016 © AFP / MATT WINKELMEYER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES

Huit morts dans des salons de massages asiatiques la semaine dernière. Même l’imperturbable CNN s’est autorisée une parenthèse dans sa couverture très serrée de l’actualité. La présentatrice du JT passe la parole à Kyung Lah, correspondante de la chaîne à Los Angeles. Elle prévient : "nous sommes amies, nous avons grandi ensemble sur CNN. Je me suis dit qu’exceptionnellement, au lieu de livrer l’info, vous pourriez nous parler de vous…"

Kyung Lah a cinquante ans. Reporter très capée, une femme pleine d’assurance

Pourtant… La première question qu’on lui pose en reportage, c’est "Parlez-vous anglais ?". La deuxième, c’est "D’où venez-vous ? D’où êtes-vous ?". Kyung Lah s’échine à répondre "Je suis de CNN !", ça ne suffit jamais. Les témoins qu’elle interviewe lui font fréquemment cette remarque : "Vous ne pouvez pas comprendre ce que nous ressentons", comme si son type asiatique conditionnait sa perception des choses et la différenciait, par essence, des autres Américains et des autres journalistes. "Je trimballe toujours le soupçon d’être une étrangère", explique Kyung Lah. 

Ça fait 30 ans que les journaux télévisés mettent en scène leurs reporters en action. Ils ne sont plus derrière la caméra, mais souvent devant. Mais devenir leur propre sujet, ça n’arrive jamais. Un reporter, sur le terrain, porte avant tout les couleurs du média qu’il incarne. Et il en fait parfois les frais. Représenter CNN en terre trumpiste n’a pas dû être du gâteau. Représenter BFM-TV dans un rassemblement "gilets jaunes", non plus. Toutefois, ces frictions-là constituant une information, les chaînes n’hésitent pas à en faire état. 

En revanche, les journalistes taisent les problèmes qu’ils rencontrent en tant que personne

Cela n’a pas sa place dans le traitement de l’actu. Quoique. Être une femme journaliste en milieu sportif, c’est s’exposer à un tel sexisme que l’une d’entre elle, Marie Portolano, tape du poing sur Canal+ avec un documentaire intitulé Je ne suis pas une salope, je suis journaliste, façon de restituer la violence d’une expérience. On le vit, alors pour une fois, on le dit. Après tout, c’est une info aussi, ça raconte quelque chose du sport. C’est plutôt nouveau. Comme Kyung Lah se raconte pour dépeindre un quotidien américain. 

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