Publiés pour la première fois dans "Le Journal de Spirou", les Schtroumpfs fêtaient hier leur soixantième anniversaire.

Extrait d'une planche des Schtroumpf de Peyo (Pierre Culliford)
Extrait d'une planche des Schtroumpf de Peyo (Pierre Culliford) © AFP / Patrick Kovarik

Ils sont de la bande à Fantasio, Boule et Bill, Lucky Luke et Gaston. Les micro-nabots de Peyo inaugurent l’âge d’or du périodique belge : Le journal de Spirou, anti-Mickey et anti-Tintin, matrice phare de la bande-dessinée contemporaine. Franquin et Morris y ont usé leurs pinceaux, leur subversion et leur malice à hauteur de minot. Peyo, père de ce petit peuple bleu, allait y ajouter… des mots. Oui, il est rare que la presse invente de toutes pièces une langue. Or, c’est le propre des Schtroumpfs. Ils parlent schtroumpf et nous avec, petits et grands, depuis soixante ans. Règle numéro une : en schtroumpf, le nom propre devient un nom commun.

Les Schtroumpfs, l’espèce la plus ethno-centrée au monde. Ils portent tous le nom de leur peuple accolé à un adjectif : « farceur », « grognon », « paresseux »… Quant à l’unique vocable de leur langue, il est l’infinie déclinaison de leur propre nom, « schtroumpf ». Le plus drôle, fait remarquer un écrivain belge, Michel Gheude, c’est que tous les gros mots se disent aussi « schtroumpf » en schtroumpf. « Schtroumpfer plus haut que son schtroumpf », par exemple. Le nom propre c’est le nom sale. Et inversement.

Umberto Eco a longuement écrit sur la langue des Schtroumpfs, qu’il décrit « saturée par un mot insignifiant « schtroumpf », envahie par les homonymes plus qu’une langue normale ne peut le supporter ». « Si je vous demande un schtroumpf, hurle le Grand Schtroumpf, ce n’est pas un pot de fleur, ni un pied de grue, ni un pet de none. C’est un Schtroumpf ! ». Compris ? En fait, oui, nous comprenons les lutins car ils aspirent notre grammaire, nos conjugaisons et nos affixes. Les Schtroumpfs se sont installés dans le français, leur langue hôte, en la parasitant avec amour et force analogie. En plus, ils nous ont piqué nos proverbes. 

La surprise crée le comique, qui engendre à son tour un « effet d’étrangeté », cher à Umberto Eco. Cette capacité qu’a la poésie à nous « dépayser » dans notre propre langue. Il y avait ça dans Le Journal de Spirou en 1958.

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