Ce n’était pas arrivé depuis bien longtemps. C’est un fait politique important. L’unité syndicale et politique de toute la gauche, c’est en soi un événement politique important. Ça ne veut pas dire que nous sommes à la veille d’un grand soir. Non, l’ampleur de la mobilisation, le ton et la vigueur des slogans synthétiseront l’état d’exaspération d’une partie des Français. Mais attention, il peut y avoir beaucoup de monde cet après-midi, sans que l’opposition soit demain matin jugée plus crédible pour autant. Aucune organisation syndicale, aucun leader du PS, du NPA ou d’un autre parti ne pourra, à coup sûr, dire : « cette mobilisation (sous réserve qu’elle soit vraiment ce que l’on nous prédit), cette mobilisation est la mienne ! » Le message que délivre une manifestation est très compliqué à lire. Bien que très encadrée et parfaitement organisée, une marche, comme celle de cet après-midi, est une réunion de dizaines de milliers d’individualités solidaires, plus qu’un agrégat de groupes constitués qui auraient chacun une parole claire. Il n’y a qu’en France que les manifestations ont une telle importance. En tout cas, il n’y a que chez nous qu’elles reviennent avec une telle régularité, il n’y a véritablement que nous pour considérer la manifestation comme faisant presque partie de la palette des moyens d’expression politique institutionnels. Et c’est vrai que les manifs classiques comme celles du premier mai sont préparées par les grandes centrales syndicales, en accord avec la préfecture de police. Tout ça se fait d’une façon apaisée qui étonne toujours les observateurs étrangers. Les parcours Denfert-Bastille-Nation-République sont acquis et connus de tous. Ces lieux, ces rythmes, un peu festifs, la sono, les merguez, les slogans déclinés sur des aires à la mode ou sur de vieilles rengaines populaires font de ce mode d’expression un outil démocratique propre à la France. Un outil démocratique car la manifestation, on l’a vu, ne délivre pas forcément un message clair, mais c’est comme le vote, (d’ailleurs ne dit-on pas, "voter avec les pieds") c’est le seul moment par lequel, physiquement, un individu pèse politiquement. Par le simple fait d’être là, il ajoute son unité au nombre, il grossit le chiffre qui sera publié dans les journaux le lendemain. Les élections désignent des élus mais les manifs indiquent un degré de mobilisation, une qualité d’engagement, donne la mesure de la fraction de la société vraiment motivée. Quand il s’agit de s’opposer à une réforme, le CPE, la réforme des retraites en 95, la taille de la manif peut faire basculer le sort d’une loi, voire d’un gouvernement, voire d’une majorité. Le 13 mai 68 pour la gauche et juin 68 pour les gaullistes ont préfiguré les législatives de 69 mais, à plus long terme, tous les cortèges de mai 68 ont souligné le changement d’époque. En France, on marque les changements d’époque en passant par la rue. Pacifiquement et quand il le faut, en dépavant la chaussée. Ça fait parti de notre ADN. Quand Eric Woerth, le ministre du budget, dénigre les manifestations en disant « il y a d’autres moyens de se faire entendre », il méconnait une tradition certes singulière à notre pays mais qui fait partie intégrante de l’histoire républicaine. De droite comme de gauche, les 100.000 parisiens qui défilèrent en 1825 après la mort du général Foy, ancien bonapartiste devenu député libéral, ont, en fait, annoncé les 3 glorieuses qui firent tomber Charles X, 5 ans plus tard. Les manifestations contre la loi Savary en 84 ont fait céder le gouvernement, ceux qui ont marché contre la guerre d’Algérie en 62 ont eu l’histoire de leur côté! Il y a des dizaines d’exemples. Tous ceux qui ont nié l’importance des manifestations de masse dans notre pays ont fini par céder ou perdre.

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