Sur les affiches de la campagne pour les Européennes du Front National, un portrait, celui du socialiste Jaurès. Un portrait qui suscite un certain émoi mais somme toutes, plus généralement, un haussement d'épaule assez désabusé devant une N-ième provocation du parti d'extrême droite. Comme si l'arme de la provocation s'était, au fil du temps, démonétisée. On en avait déjà parlé quand, il y a quelques mois, Jean-Marie Le Pen, en manque d'oxygène politique, avait, dans une indifférence quasi générale, dit qu'au train où va l'immigration, le prochain maire de Marseille s'appellerait Ben-Gaudin. La provocation frontiste étant émoussée, pour faire son effet, il faut taper plus haut, plus fort, il faut en prendre une double dose pour espérer reproduire l'effet, comme dans toute addiction. Le Front National n'ayant pas encore trouvé son éthanol, le rythme va s'accélérer. La justification politique de cette récupération est bien évidemment grossière. Jean Jaurès a dit : « A celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien », dans la logique des stratèges en communication du FN ça veut donc dire que Jaurès est patriote, donc qu'il est nationaliste, donc il serait Front National, c'est aussi stupide que de dire Daniel Cohn-Bendit est petit, il est vert, donc Daniel Cohn-Bendit est un martien ! Plus fort encore, effet double dose du drogué, Marine Le Pen s'approprie Roger Salengro, ministre de l'intérieur du Front Populaire qui voulait suspendre toute nouvelle immigration. Roger Salengro qui a aussi dissout les ligues factieuses en 36 et qui, surtout, s'est suicidé après une campagne de diffamation menée par le journal nationaliste "Gringoire" donc par les véritables ancêtres politique du FN. Si vraiment Marine Le Pen voulait choisir une figure du socialisme d'avant guerre cohérente avec sa vraie famille politique, il aurait fallu qu'elle choisisse plutôt Marcel Déat. Mais là, nous sommes en pleine confusion idéologique et historique. Occuper le terrain idéologique d'un adversaire, c'est assez classique en politique. L'art de la politique a ceci de commun avec l'art de la guerre qu'il s'agit souvent d'une question de mouvement et d'occupation de terrain. Pendant la campagne présidentielle, le génie stratégique de Nicolas Sarkozy est d'avoir su chiper une partie du terrain idéologique du FN par le truchement du thème de la sécurité, et une partie du terrain idéologique de la gauche par celui du travail et du pouvoir d'achat. Il avait même, souvenez-vous, invoqué Blum et Jaurès. Ségolène Royal avait tenté une percée similaire sur des fronts traditionnellement étiquetés à droite : le patriotisme, le drapeau et l'autorité. Avec l'ouverture et un positionnement très libéral sur les questions de société, d'homoparentalité et de promotion de la diversité, Nicolas Sarkozy continue, assez efficacement, sa guerre de mouvement alors que la gauche en est simplement à tenter de reconquérir sa terre d'origine : le social. L'une des plus belles victoires dans la guerre de mouvement idéologique, fut produite par le clocher du village paisible sur la fameuse affiche de la force tranquille de François Mitterrand en 1981. Prendre l'image de la sérénité et le thème du terroir à la droite, c'était un coup de maître. On peut donc très bien lire la vie politique comme les cartes stratégiques des batailles de 14/18 basées sur la mobilité et les positions. Mais dans le cas du FN, il ne s'agit pas, comme dans ces exemples, d'occuper ou de reprendre les thèmes du voisin pour leur donner une nouvelle cohérence. Il s'agit juste de se faire remarquer en actionnant l'effet contraste. Jaurès sur une affiche du FN c'est la moustache de Marcel Duchamp sur la Joconde ou un gros trait rouge sur un bleu de Klein. Pour tout dire c'est une sorte d'acte désespéré qui souligne surtout que le parti de Jean-Marie Le Pen est en déshérence.

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