Depuis quelques temps, plusieurs affaires de justice et de police donnent l'impression d'un virage sécuritaire. On a beaucoup parlé depuis plusieurs jours de l'interpellation matinale et brutale de notre confrère de « Libération » dans le cadre d'une banale affaire de diffamation. Deux députés ont même interrogé Rachida Dati sur le sujet à l'assemblée, hier, lors des questions au gouvernement et c'est le Premier ministre, en personne, qui a répondu à l'une d'elles. C'est très bien que la presse soit sourcilleuse sur ses libertés, c'est heureux que des parlementaires des deux camps demandent des explications à la ministre de la justice. Cette histoire a aussi le mérite de révéler la façon dont les interpellations se déroulent en France. Nicolas Sarkozy s'en est officiellement ému, il a conscience de l'image désastreuse que cette affaire donne de la justice et il sait le risque politique qu'il y a à traiter la presse ainsi. En privé, il était beaucoup plus nuancé devant les responsables UMP. Il disait que si ça avait été un homme politique qui avait été interpellé ainsi, tout le monde aurait trouvé ça normal. Avouons que cette réflexion n'est pas fausse même s'il se trouve que les politiques sont rarement interpellés ainsi ! Avouons aussi qu'il y a une petite dose de corporatisme dans l'ampleur de la réaction à cette affaire. En même temps, elle est révélatrice d'un climat que beaucoup dénoncent. Mais en la matière, il y a beaucoup plus grave. Il y a beaucoup plus révélateur d'accroc au principe de proportionnalité et ceci mobilise étrangement assez peu la presse pour l'instant, c'est les 9 mises en examen dans l'affaire du sabotage des lignes de TGV. 3 des 5 incarcérés depuis le 11 novembre ont été libérés hier après 20 jours de prison - il n'y avait pas assez de preuves pour les maintenir en détention. Les deux derniers pourraient être libérés prochainement. Ce qui parait très abusif, c'est qu'ils sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Ce qui implique une débauche de moyens et de dérogations au droit commun que l'on a déjà commentés ici la semaine dernière. Les trois premières libérations ont été ordonnées par les juges contre l'avis du parquet. Il y avait eu autour de cette affaire un discours de la part du ministre de l'intérieur en forme de cri de victoire assez disproportionné, qui laissait penser que la police venait de mettre la main sur un groupuscule de dangereux terroristes. Ce n'est pas la première fois que cette procédure est utilisée de façon objectivement abusive. Plusieurs jeunes militants qui se disent anarchistes et que l'on peut certainement qualifier d'extrémistes dans leur mode d'expression, ont été mis en examen pour terrorisme en janvier 2008. Deux d'entre eux ont passé 6 mois en prison et sont en ce moment assignés en résidence. Ils avaient été arrêtés en possession de fumigènes lors d'une manifestation devant un centre de rétention de sans papiers. Les militants qui défendent les sans papier ont l'habitude d'allumer des fumigènes pour être vus des détenus. 6 mois de prisons sans être jugés mais en subissant tout l'arsenal des lois anti-terroristes. Pourquoi cette démesure ? Le grand chroniqueur judiciaire du « Monde », Philippe Bouchet, disait : « L'appareil répressif a toujours eu le sens de l'ordre avant celui de la légalité et le sens de l'Etat avant le souci du citoyen. » Depuis quelques années, en plus, il a le sens du chiffre. A chaque niveau, du ministre de l'intérieur au gardien de la paix, il y a des objectifs à atteindre, il faut des résultats chiffrés. Chaque chef exerce une pression sur son subalterne et au fur et à mesure, la consigne descend dans la hiérarchie, et la considération politique grignote les critères objectifs. C'est une sorte de loi quasi mécanique de la psychologie du pouvoir. Il n'y a donc pas à proprement parler pas de virage sécuritaire programmé. C'est plutôt la conséquence logique de plusieurs années de discours et une lente évolution vers l'idée que l'efficacité judiciaire nécessite de sacrifier un peu de liberté pour plus de sécurité.

L'équipe

Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.