Oui, et au-delà de cette bizarrerie de voir le ministre de l’environnement lancer une idée de réformer toute la fiscalité, au-delà de cette incongruité, liée, on l’aura bien compris à la course à Matignon, il est intéressant de se pencher sur la notion de « Grenelle ». Vous avez remarqué que dès que quelqu’un estime qu’il faut une réforme dans un domaine particulier il propose immanquablement un « Grenelle ». En ce moment on parle beaucoup d’un éventuel Grenelle de la jeunesse… aurait-il fallu un Grenelle des retraites ? Le maire de Grenoble veut un Grenelle de la sécurité, Marine Le Pen un Grenelle de l’identité, François Hollande aurait voulu un Grenelle de la relance, Jean-Louis Borloo (encore lui) un Grenelle de la mer, des enseignants réclament un Grenelle de l’éducation. Googlez Grenelle et vous verrez tous les Grenelles qui sont réclamé, de la culture, de la vaccination et j’en passe. Le mot Grenelle devient simplement synonyme de réforme avec concertation. Nathalie Kosciusko-Morizet réclame, elle, un mini-Grenelle de la téléphonie mobile. Un Grenelle, par définition, c’est une grande négociation, voilà maintenant qu’on réclame des minis-Grenelles, des petites-grandes réformes en somme ! C’est un peu comme une petite guerre mondiale… En réalité quand quelque chose ne marche plus on se dit, « tient faisons un Grenelle ». L’industrie du bouton de manchette est en perte de vitesse, il n’y a plus que Patrick Cohen pour mettre des boutons de manchettes… vite organisons un « Grenelle du bouton de manchette. » Tous ces Grenelles réclamés, n’est-ce pas la démonstration que l’on ne sait pas réformer en France ?Ou plutôt qu’on ne sait pas négocier, que l’on ne sait pas coproduire une réforme. Au fond, il y a deux façons de réformer : la française, classique, basée sur le fameux rapport de force et l’affrontement. Le gouvernement impose une réforme évidement vitale, selon lui, donc négociable à la marge (sans « grain à moudre » pour reprendre le mot d’André Bergeron). Les syndicats et l’opposition tentent de faire échec à la réforme par les luttes sociales puisqu’à l’Assemblée le « fait majoritaire » écrasant de notre système ne laisse que peu de place à un vrai débat enrichissant. Deuxième façon de réformer, c’est de réunir, autour d’une table et pendant un laps de temps défini mais assez long, tous les acteurs concernés par la réforme : pouvoir publics, l’opposition, les syndicats, associations et tenter d’arriver à un projet le plus consensuel possible, puis de le soumettre au parlement. Cette méthode devrait être assez naturelle, si les pouvoirs publics et l’opposition avaient autant le souci de réformer que celui de remporter une victoire politique sur chaque texte et si les syndicats étaient plus puissants. Cette méthode, en France, nous l’appelons « Grenelle ». Et c’est révélateur puisqu’un Grenelle, par définition (et si l’on se réfère à l’origine du mot), c’est exceptionnel. Le Grenelle vient des accords sociaux signés, rue de Grenelle, au Ministère du Travail en 1968. Donc un Grenelle c’est une grande négociation formalisée, théâtralisée, exceptionnelle et ponctuelle qui suit une crise et un affrontement. La sur-utilisation du mot « Grenelle » et l’impérieuse nécessité que tout le monde ressent à faire des Grenelles de tout, montre effectivement les limites de notre dialogues social qui ne devrait être ni exceptionnel, ni théâtralisé mais permanant et institutionnalisé. Tiens… ça mériterait un Grenelle du dialogue social, non ?

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