Pour beaucoup, Martine Aubry (invitée de France Inter ce matin) incarne les 35 heures. Ces derniers temps, elle n'avait pas vraiment le vent en poupe, comme ses 35 heures, d'ailleurs ! Martine Aubry avait disparu de la scène nationale. L'histoire ne semblait pas aller dans son sens. Nombreux sont les responsables du PS qui critiquent plus ou moins ouvertement les 35 heures, cette mesure phare du gouvernement Jospin. Et puis surtout, Nicolas Sarkozy avait réussi le holdup sémantique du siècle en chipant à la gauche ce qu'il appelle la « valeur travail ». Dans la répartition symbolique des valeurs entre la gauche et la droite, c'est la gauche qui défend le travail et les travailleurs : les 35 Heures venaient après des décennies de progrès du droit du travail obtenu de haute lutte. Et puis -dans l'esprit des français- la question du pouvoir d'achat se substituant, ces derniers temps, à la peur du chômage, « gagner plus » est devenu une aspiration prioritaire. D'où le fameux « travailler plus pour gagner plus », habillé de citations de Blum et Jaurès pour parfaire le casse. Nicolas Sarkozy a donc réussi, en s'appuyant sur des réalités sociales, à conquérir à la gauche le territoire politique que recouvre le mot "travail". Il en va des mots en politique comme des marchés dans le commerce international. Changer l'acception d'un mot, l'accommoder à sa sauce, au service de sa cause ou de ses intérêts, c'est remporter une inestimable victoire politique. Pourtant d'après un sondage CSA publié hier, une large majorité de Français ne souhaite pas travailler plus pour gagner plus. Les électeurs semblent avoir retenu de ce slogan, surtout « gagner plus » ! Mais l'idée que la société française, dans son ensemble, doit travailler plus, s'est installée. Le mot « travail » a donc changé de camp comme un vulgaire ministre d'ouverture. Et en ce moment, on assiste d'ailleurs à une bataille sur un autre mot qui pourrait aussi tourner casaque mais dans l'autre sens ! Le mot « libéral ». En anglais ce mot est connoté de gauche, en français il se refaire au libéralisme économique, donc à la droite. Ça n'a pas toujours été le cas. On pense bien sûr à Tocqueville mais surtout, plus proche de nous dans les années 60', les libéraux étaient considérés comme étant ceux qui s'opposaient aux conservateurs. Bertrand Delanoë qui se dit « libéral et social », dans son dernier livre, tente une OPA sémantique. Le but est assez simple. Par exemple, en ce moment, évoquer le libéralisme politique pour s'opposer au fichier Edwige, faire en sorte que le libéralisme évoque les libertés civiles plutôt que le libre-échangisme. Puis, (vous allez voir comme c'est malin) se proclamer « libéral » face au Président forcément conservateur, liberticide et ringard. Dans l'histoire politique, d'autres mots ont changé de locataire. Souvenez-vous des discours de Jean-Marie Le Pen. Ils étaient truffés, du temps de sa splendeur, du terme « identité nationale ». Ce mot « identité » a pris dès lors la force sournoise de l'extrême droite et plus personne d'autre n'osait l'utiliser. Qui se souviendra qu'en fait « L'Identité de la France » est le titre d'un livre de Fernand Braudel qui décrivait la personnalité d'un pays à cent lieues du discours nationaliste ! Un autre mot a subi le chemin inverse : la lutte pour « l'intégration » des immigrés. Le mot « intégration » était un slogan de S.O.S racisme dans les années 80', le même mot était un slogan de l'OAS (l'Organisation de l'Armée Secrète) vingt ans plus tôt, avec, bien sûr un tout autre sens. Tout ça, c'était juste pour dire que si Martine Aubry veut revenir au premier plan et, pourquoi pas, prétendre à la présidence, il faut qu'elle fasse en sorte que la gauche reprenne le pouvoir sur le mot « travail » ou qu'elle arrive à en piquer d'autres à la droite ! Quels sont les mots sur lesquels la droite a l'ascendant en ce moment ? « Libéralisme » c'est déjà pris par Bertrand Delanoë, on l'a vu (que des mots, il n'y a pas si longtemps plutôt de gauche). Mouvement, réforme, ouverture... bling-bling... non pas bling-bling !

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