Alors c’est classique, un ministre au centre d’une affaire dit toujours ça quand des informations tombent au compte-goutte et finissent par ressembler à un supplice chinois. Si un juge indépendant avait été désigné, avec une enquête à laquelle tout le monde aurait pu croire, ça n’aurait rien changé en termes de supplice chinois mais l’argument selon lequel il faut laisser faire la justice aurait eu autrement plus de poids. On ne serait pas dans cette impression que l’exécutif s’arrange pour que la lumière soit faite certes, mais la plus tamisée possible et le plus lentement possible. Cette façon de devoir reconnaître, par petites touches des faits, des actes et, les reconnaissant, se sentir obligé de les minimiser, ne fait que renforcer l’impression d’enlisement. En réalité ce qui est ressenti par Eric Woerth et la majorité comme un acharnement n’est rien d’autre qu’une insistance logique, face à l’opacité et au choix de procédures judicaires qui ne garantissent pas le maximum d’indépendance. Eric Woerth peut-il mener à bien la réforme des retraites ? Techniquement oui, rien ne s’y oppose mais évidemment les débats ne seront pas serein et les syndicats, qui jusqu’ici ne voulaient pas évoquer cette affaire disent maintenant que c’est gênant de devoir négocier avec quelqu’un qui a l’esprit occupé par ces propres problèmes plutôt que par la réforme en cours. Alors c’est vrai que ça a quand même quelque chose d’implacable et d’injuste de sommer, comme ça, en permanence l’homme politique mis en cause, du coup de le fragiliser et puis ensuite de constater qu’il est fragile et d’en conclure qu’il ne peut pas mener à bien son travail de ministre et qu’il doit donc démissionner. Il serait aussi abusif de dire qu’un ministre mis en cause dans une affaire (pas forcement mis en examen mais mis en cause) doive démissionner pour ne pas gêner l’action du gouvernement parce qu’à ce compte, il suffirait de mettre en cause un ministre sur n’importe quelle affaire pour qu’il quitte le gouvernement. Ce serait une arme un peu trop facile à exploiter pour certains opposants ou plutôt pour certains concurrents du ministre en question. Il n’y a donc pas de règles. Edouard Balladur et Lionel Jospin avaient essayé d’édicter des marches à suivre strictes : pas de ministre mis en examen ou mis en cause et tant pis pour la présomption d’innocence. Cette règle s’est avérée injuste notamment pour Dominique Strauss-Khan qui a dû démissionner avant d’être blanchi par la justice. La différence c’est qu’au delà de ce qui peut être éventuellement reproché judiciairement à Eric Woerth, il y a une faute originelle, un comportement politique critiquable, un mode de gouvernance initial qui a abouti à la situation dans laquelle on se trouve : il s’agit du rapport de l’UMP avec les grandes fortunes, il s’agit du cumul de situations incompatibles comme trésorier d’un parti et ministre du budget, il s’agit de l’indécence que représente la concomitance entre un discours de rigueur, de chasse aux fraudeurs du fisc et la révélation des amitiés et indulgences envers certains d’entre eux. Ce que la justice peut reprocher et ce que la déontologie politique exige ne se superposent pas. Et en matière de déontologie politique, après les années Mitterrand et Chirac qui n’ont pas été vertueuses, le candidat Sarkozy avait mis la barre très haut en promettant « une république irréprochable ». Et c’est sur la tête d’Eric Woerth qu’est retombée la barre bien mal accrochée par le candidat devenu Président.

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