Si le mitterrandisme, comme beaucoup d’autres « isme », est une famille de partisans d’un homme, le rocardisme est une famille de pensée.

En réalité, ils sont très rares et très précieux les hommes politiques qui ont un suffixe en « isme » qui correspond à des idées, à une vision du monde.

Quand Rocard entendait parler de « rocardisme », il répondait : « Quelle connerie ! On ne personnalise pas un courant d'idées. »

Il s’agit donc d’un courant d’idées. Ce courant, avant lui, était incarné par Mendès-France. Et Rocard l’a enrichi, modernisé. Les chiraquisme, sarkozysme, hollandisme, mitterrandisme sont, au mieux, des méthodes, mais surtout des noms d’écurie. Au fond, la politique ce sont trois phases, trois étapes : les idées, la conquête du pouvoir et l’application des idées. Le rocardisme, spécifiquement, ce sont donc des idées. C'est aussi leur application (le parler vrai, le sens du compromis, le goût du contrat). Mais ce que le rocardime n’est pas (certainement pas !), c’est la capacité à prendre le pouvoir. Le mitterrandisme, ce ne sont pas des idées (pour ce qui est de l’économique et du social en tout cas)… Ce n’est même pas une méthode pour mettre en œuvre des idées… C’est, en revanche, un savoir-faire, pour prendre le pouvoir, et pour s’y maintenir. Savoir-faire qui a eu le mérite, c’est vrai, d’amener son camp à l’Elysée.

Le rocardisme puise ses racines dans l’anticolonialisme, dans le combat pour les libertés, la recherche de l’implication maximale des forces sociales dans la prise de décision. C’est l’élaboration de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Une gauche qui est (comme aurait dit Rocard avec ses formules précises et parfois absconses), qui est au point nodal de la contradiction de l’utopie et de la réalité, du souhaitable et du possible. Michel Rocard était un ingénieur de cette gauche, un défricheur ouvert, érudit mais malhabile dans l’étape intermédiaire entre les idées et leur mise en œuvre : la prise du pouvoir.

Le rocardisme est largement considéré comme étant modérément de gauche.

Et ça c’est une grande arnaque politique. Il faut prendre un exemple parmi tant d’autres pour démonter cette arnaque : les nationalisations. Rocard, en 1981, était opposé aux nationalisations à 100%. Mitterrand a nationalisé, non pas par conviction (il n'avait pour ces sujets ni une grande compétence, ni un grand appétit), mais parce que cela lui était utile pour gagner les élections. La lecture marxiste de l’économie était encore dominante à gauche. Ainsi Rocard apparaissait comme moins à gauche parce que ces nationalisations ne lui disaient rien de bon.

Sauf que deux ans après, cette politique économique a abouti au virage de la rigueur et le mitterrandisme privatisera, plus tard, à tour de bras, finira par glorifier Bernard Tapie et même envoyer l’homme d’affaires dans les pattes de Rocard aux Européennes de 1994 !

Alors Rocard moins à gauche ? Il a pensé l’autogestion, l’économie sociale et solidaire… Mais comme il préférait la société à l’Etat, le contrat à l’affrontement, et qu’il s’intéressait plus que les autres à l’applicabilité des idées, il apparaissait aux idéologues un peu bornés comme moins à gauche. Finalement, le mitterrandisme (comme beaucoup d’autres « isme ») est une famille de partisans d’un homme, le rocardisme (comme le mendésisme) est une famille de pensée. On peut rester rocardien après la mort de Michel Rocard. Ça ne veut pas dire grand-chose – sur le plan des idées – d’être encore mitterrandien.

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