Ce matin, les ambiguïtés de la révolte bretonne.

Comment lire le message de ces artisans, commerçants, ouvriers et surtout de ces patrons d’industrie de l’agro-alimentaire, pêcheurs et agriculteurs ? Cette population qui représente une part du secteur agro-alimentaire, très subventionné, basé sur un modèle productiviste, énergivore, de moins en moins rentable et qui n’a pas su se rénover. En Bretagne, ce n’est cependant pas l’hécatombe que ceux qui tombent décrivent… Certaines entreprises de ce secteurs ont su évoluer, se transformer et continuent à produire et exporter. La Bretagne a toujours un taux de chômage bien inférieur au reste de la France mais une partie de l’industrie agro-alimentaire subit le même sort que la sidérurgie lorraine des années 80. Est-ce la faute de l’Europe, de la mondialisation, des gouvernements… des entrepreneurs, des syndicats ? Les mutations n’ont pas forcément de responsables si clairs. Toujours est-il qu’on ne perçoit aucun message précis dans ces manifestations, juste un cri. Les revendications, maintenant que l’écotaxe est suspendue, sont contradictoires. On entend des appels à l’aide de l’Etat et en même temps, une défiance envers Paris. Le bonnet rouge unifie artificiellement des militants nationalistes bretons d’extrême gauche ou d’extrême droite, des maires divers-gauche et surtout divers-droite, des militants de la FDSEA et de l’UDB, c'est-à-dire des agriculteurs de l’intensif et ceux d’une agriculture plus alternative. Le rassemblement de samedi a été une réussite parce qu’il y avait du monde mais c’est un ratage complet parce que personne ne peut dire aujourd’hui quel est son message. Hormis la suppression complète d’une écotaxe qui n’est pour rien dans la situation actuelle et qui, avec tous les aménagements qu’elle comportait, n’aurait quasiment pas eu d’impacts sur l’industrie bretonne. On sent bien les organisateurs bien embarrassés de devoir accepter de dialoguer avec le gouvernement.

Y a-t-il une spécificité politique bretonne ?

Oui. Il n’y a certainement qu’en Bretagne qu’une population aussi diverse peut marcher ensemble en disant des choses aussi différentes. Les Bretons savent dépasser leurs clivages pour construire (ce sont les champions de l’intercommunalité) mais aussi pour contester. C’est l’une des régions, avec l’Alsace ou la Corse, qui recouvre une réalité identitaire forte. On n’imagine pas des manifestations de Rhônalpins ou d’Aquitains, avec leurs drapeaux (que d’ailleurs personne ne connaît). Le plus inquiétant pour François Hollande c’est que ce soit la Bretagne qui se lève (ou du moins une partie de la Bretagne). Parce que cette région avait largement voté pour lui en 2012. On pouvait même expliquer que la gauche de l’Ouest, modérée, rétive à la société d’affrontement, était raccord avec la façon dont François Hollande entendait exercer sa présidence. Aujourd’hui, c’est une autre Bretagne qui se montre. Les manifestants et plus largement ceux qui font preuve de défiance envers le Président (c'est-à-dire une large partie des Français) ne protestent pas contre un projet de société mais contre le vide. Le Président n’a pas su dessiner avec assez de force et de clarté le contour de la société pour laquelle il demande des sacrifices. Deux incertitudes s’affrontent… et en fait s’additionnent ! « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas » disait Lacan. Si François Hollande ne parvient pas rapidement à nommer les objectifs de sa présidence, il risque tout simplement de ne plus exister en tant que chef d’Etat.

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