Vous avez lu le livre de Pierre Joxe « Cas de conscience » publié aux éditions Labor et Fides. Oui et ce livre est passionnant et presque bouleversant parce que c’est le livre d’un homme politique tiraillé entre deux sentiments nobles et souvent incompatibles : le respect de ces convictions (et en l’occurrence elles sont fortes et ancrées) et le respect de la discipline de son camp politique ou de la raison d’Etat : « par discipline, j’ai plusieurs fois dû faire plier mes convictions ». Pierre Joxe, ancien ministre de l’intérieur puis de la défense de François Mitterrand ; ancien président du groupe socialistes à l’Assemblée après la vague rose du juin 81, depuis 9 ans membre du conseil Constitutionnel, aujourd’hui sur le départ, fait cet aveu : « J’ai dû faire plier mes convictions ». Ce qui est très honnête dans ce livre c’est qu’en le refermant on n’arrive pas à savoir si Pierre Joxe le regrette, s’il s’accuse de faiblesse ou s’il décrit simplement les servitudes de l’exercice du pouvoir qui passe forcément par des contorsions avec sa propre conscience. Comme soldat, comme militant, comme parlementaire, comme ministre, comme juge constitutionnel, Pierre Joxe, que les observateurs de la politique connaissent pour sa raideur, sa droiture, sa dureté, son autorité un peu froide exprimée par un regard bleu sous une épaisse barre de sourcils touffus, avoue à la fin de sa vie politique un affreux doute. Ai-je bien agi, ai-je trop tordu mes convictions ? En proposant des avancées du droit, des progrès utiles et selon lui inéluctables, notamment dans le fonctionnement du conseil constitutionnel qu’il tient pour une instance politique plus qu’une instance juridique, Pierre Joxe ne fait pas que se pencher sur son passé et sa conscience. Il se montre optimiste et rappelle utilement quelques vérités républicaines et démocratiques toujours bonnes à entendre… Un épisode de la vie politique de Pierre Joxe semble l’avoir particulièrement touché. Celui de la réhabilitation des généraux félons de la guerre d’Algérie. Oui et c’est une affaire emblématique du thème principal du livre et de ce combat entre la certitude de la justesse de certaines convictions et le doute sur l’attitude à adopter quand ces convictions sont bafouées. En 1982, pour de sombres desseins électoraux et locaux, un parlementaire socialiste propose dans un texte, volontairement confus, que soit réhabilité les généraux putschiste de l’OAS, condamnés, puis amnistiés. Cette réhabilitation est un affront direct à la conscience de Pierre Joxe, entré en politique à la fin des années 50 avec la conviction que l’Algérie devait être indépendante. Pierre Joxe, président du groupe socialiste en 1982 dit clairement à François Mitterrand qu’il ne votera pas cette réhabilitation et que le groupe socialiste le suivra. François Mitterrand fait passer ce texte par la procédure du 49.3, donc adoption sans vote. Pas de motion de censure, bien sûr, seule façon de s’opposer au 49.3. Pierre Joxe est piégé par un François Mitterrand retors, qui n’avait pas du tout les mêmes convictions que lui au moment de la guerre d’Algérie et qui, en 82, préparait le terrain du Front National pour des raisons électoralistes. Ces dernières considérations ne sont pas dans le livre de Pierre Joxe qui se garde bien, par élégance ou par fidélité, d’égratigner François Mitterrand. Toujours est-il que Joxe n’a pas eu à voter pour une loi qu’il désapprouvait foncièrement. Il n’a pas pu s’y opposer non plus. Et il n’a pas démissionné. A-t-il bien agit ? Qu’aurait-il dû faire ? On sent que cette interrogation le taraude encore. La sincérité de ces réflexions, de ces doutes, de ces « cas de conscience », fait qu’il faut prêter une attention particulière aux propositions de modernisation de notre démocratie, énoncées aujourd’hui par Pierre Joxe.

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