Thomas Legrand évoque ce matin la rumeur dite du « 9-3 », qui sévit dans plusieurs villes de France.

Oui la rumeur prospère sans que l’on puisse en déterminer l’origine : à Niort, Poitiers, Limoges, Saint-Quentin (dans l’Aisne), Vitry-le-François ou à Tulle, l’idée se propage selon laquelle le maire aurait accepté d’héberger dans sa ville des habitants noirs venus de Seine-Saint-Denis contre des subsides payés par le conseil général de ce département francilien qui voudrait, en quelque sorte, refourguer une population indésirable ! Par exemple à Limoges, le bruit court que la construction d’une piscine aurait été financée par la Seine-Saint-Denis. Plusieurs maires ont dû porter plainte contre X parce qu’il se disait avec insistance qu’ils monnayaient, pour eux-mêmes, l’arrivée de dizaines ou centaines de Séquanodionysiens. C’est le cas de l’UMP, adjoint au maire de Châlons-en-Champagne, Benoist Apparu et de Geneviève Gaillard, maire socialiste de Niort. De nombreux articles de la presse régionale se sont employés à démonter la rumeur mais rien n’y fait. Un de ces maires me racontait qu’il a encore passé une demi-heure à tenter de démentir la rumeur, ce week-end dans un commerce du centre ville devant des concitoyens manifestement toujours suspicieux.

Cette rumeur en dit long sur « les fractures françaises »…

Oui, ce terme est le titre d’un livre du géographe Christophe Guilluy qui pointe, entre autres, l’avènement de deux France. La France des grandes villes, (villes-monde) et la France des campagnes et des villes moyennes qui voit se déliter son tissu économique et social et ne se reconnaît pas dans la représentation du monde établie par des élites citadines. Cette France n’est pas encore à l’aise avec l’idée que notre pays se métisse. Il faut dire qu’aucun responsable politique n’a le courage d’affirmer que la France est et sera un pays de plus en plus métissé et que ça ne remet pas en cause la République. Les villes moyennes comme Poitiers, Tours ou Limoges ont amélioré leurs réseaux de transports en commun, ces dernières années, les centres-villes ont été équipés d’espaces publics partagés. Les populations immigrées ou d’origine immigrée sont donc plus visibles, moins cantonnées dans des quartiers excentrés… En réalité, à la longue, le racisme diminue mais et une partie de la population, âgée ou en difficulté sociale ne reconnaît plus sa ville. Ces rumeurs s’appuient sur la nouvelle physionomie des villes moyennes qui ressemblent de plus en plus aux métropoles. Pour une partie de la population dite « de souche » la Seine-Saint-Denis, département le plus jeune et le plus métissé de France, est l’objet de tous les fantasmes. Pourtant en dehors de poches de relégation sociale ou de certaines cités hors de contrôle, ce département d’un million et demi d’habitants est aussi une formidable machine à intégrer, c’est un département d’une vitalité économique, artistique et sportive mal connu. Les transporteurs et les agriculteurs Bretons peuvent saccager et brûler ce qu’ils veulent, on parle de leur malaise, d’un acte politique. Que dirait-on aujourd’hui du 9-3 si certains de ses habitants défonçaient l’entrée de la préfecture de Bobigny ou démontaient (non pas affublés de bonnets rouges mais de capuches) des portiques d’écotaxe des autoroutes qui traversent leurs villes ? On parlerait d’émeutes, on se poserait des questions identitaires… Bref, on alimenterait le moteur des rumeurs les plus nauséabondes… Et c’est exactement ce que l’on a fait pendant des années.

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