Oui et pour une fois, un discours a fait changer d’avis plusieurs dizaines de sénateurs. Une cinquantaine de sénateurs socialistes ont voté en faveur du texte présenté par la majorité sur l’interdiction du voile intégral dans l’espace publique après avoir écouté leur collègue Robert Badinter ; changer d’avis sur un discours –rendez-vous compte- se laisser convaincre par des arguments c’est, pour un parlementaire de la cinquième République, comme respecter une priorité pour un automobiliste parisien, c’est assez rare pour être souligné. Les débats peuvent donc parfois servir à quelque chose et déjouer les consignes de vote des partis. D’ordinaire, l’opposition s’oppose en se bouchant les oreilles pendant que la majorité ratifie les yeux fermés. Cette mécanique nous a fait nous éloigner du débat parlementaire. Malheureusement un discours comme celui de Robert Badinter sur un sujet concernant les droits de l’homme, a moins d’audience qu’un échange entre deux polémistes sur le même thème sur une chaine du câble. Il ne s’agit pas d’être nostalgique des grands discours d’Hugo à la chambre des pairs, de regretter les envolées de Jaurès à la tribune ou les saillies tueuses de majorité du député Clémenceau mais le fait est que quand de grands moments d’éloquence défient les positions préétablies, on ne s’en aperçoit plus. Le Parlement semble être devenu un monde à part, une boite capitonnée dans laquelle les élus débattent, séparés du reste du pays occupé par d’autres controverses imposées par un exécutif qui réagit à chaque soubresaut de l’actualité : le débat sur la burqa à déjà eu lieu, dans les médias. Rapide comme un buzz, simple comme un réflexe ; maintenant que ceux qui ont pris le temps de la réflexion parlent, on n’est passé à autre chose. Alors à coté de quoi exactement est-on passé il y a quinze jours au Sénat?A coté d’un discours limpide de Robert Badinter. L’ancien Garde des sceaux a expliqué pourquoi il votait en faveur de la loi. Le discours commence par un avertissement… je cite : « N’étant pas naïf, je sais très bien quelles étaient les motivations politiciennes à l’origine de ce besoin soudain de légiférer dans ce domaine. Je laisse toutefois cela de côté », fin de citation. « Je les laisse toutefois cela de coté ». Il faut l’autorité morale du guillotineur de la peine de mort, pour « laisser de coté » la tactique de petite politique qui se trouve aussi à l’origine du texte. Le reste du discours traite de la question fondamentale de l’égalité homme-femme. L’interdiction de la burqa n’est pas une question de laïcité c’est une question d’égalité. C’est aussi un combat contre l’intégrisme qu’il ne faut pas éviter. Cette loi ira bien sur devant le Conseil Constitutionnel. Robert Badinter veut que ce soit les présidents des deux Chambres qui l’y défèrent. Il y a un risque d’inconstitutionnalité, c’est une question d’interprétation de la loi fondamentale devant des enjeux qui évoluent mais le discours de Robert Badinter, ancien président du Conseil Constitutionnel pèsera forcément sur la façon de voir des onze juges constitutionnels. Il restera cette équivoque, ce dilemme politique, presque philosophique sur la question des principes et de la réalité : si la loi, sur le plan des principes se justifie pleinement, elle sera peut-être inapplicable sur le terrain… Vous pouvez le trouver les comptes-rendus des débats sur le site du Sénat et le discours de Robert Badinter sur badinter.com, c’est quand même l’avantage qu’a Badinter sur Jaurès et Clémenceau qui refusaient d’avoir un blog !

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