La révélation des consignes données aux gendarmes pour embellir les chiffres de la sécurité achèvent de discréditer la méthode dite des « objectifs chiffrés ».

Oui, cette méthode ou plutôt ce qu’elle est devenue est très mal vécue par les policiers et les gendarmes. Au départ, quand Nicolas Sarkozy affirme qu’il veut mettre en place des objectifs chiffrés, d’élucidations d’affaire et de résultats en matière de sécurité, il est alors ministre de l’Intérieur, et son intention découle d’un réel constat d’échec des politiques précédentes. L’objectif chiffré en matière de sécurité est une méthode, inspirée de l’exemple plutôt réussi de l’ancien maire de New York, Rudolf Giuliani. Ce n’est pas forcément une façon de maquiller la réalité pour embellir un bilan. La recherche de résultats quantifiables est, en soit, plutôt bénéfique au débat public, à la comparaison des politiques mises en œuvre. Dans le jargon du moment, inspiré du monde de l’entreprise et de la recherche scientifique, on affirme beaucoup la nécessité de mettre en place des « benchmarks ». En bon français, des éléments de comparaison, des repères et des méthodes d’évaluation. Plus généralement, après les désillusions engendrées par des mots d’ordres classiques, nébuleux et abstraits comme « changer la vie » en 1981 ou, « il faut réduire la fracture sociale » en 1995, Nicolas Sarkozy s’était voulu plus concret avec la promesse de résultats tangibles sur le plan de la sécurité comme dans le domaine économique avec un slogan tout à fait explicite : « travailler plus pour gagner plus ». A la fin du premier mandat de François Mitterrand, le fait de savoir s’il avait « changé la vie » pouvait se discuter. A la fin du premier mandat de Nicolas Sarkozy, le fait de savoir si les français travaillent plus et gagnent plus ne se discute pas : C’est non ! Et on ne peut pas tricher. La réponse est claire, car la promesse l’était. L’objectif chiffré peut donc avoir du bon pour la franchise du débat politique.

Dans le cas de la sécurité, l’objectif chiffré a été dévoyé…

Oui, comme souvent, la communication a pris le pas sur la politique, la tactique sur la responsabilité. Il ne s’agissait plus d’obtenir des résultats tangibles, donc mesurables mais visibles. Or, la réalité politique n’est pas faite que de ce qui est visible, et ce qui est visible par les médias ne correspond pas forcement à la réalité dans son ensemble. On est payé pour le savoir. On est passé d’un objectif chiffré à un objectif du chiffre. Ce n’est plus l’objectif qu’il faut atteindre mais c’est le chiffre, en lui-même, qui devient l’objectif. Toute la machine administrative se met à dysfonctionner pour obtenir des chiffres enjoliveurs. C’est le village Potemkine à l’envers ! Une fausse réalité mise en place par le sommet pour faire croire au peuple qu’il vit dans une société plus sûre. « L’objectif chiffré » transformé en « politique du chiffre » répand l’absurdité dans la gestion. Ainsi la directrice de la sécurité publique de la Seine-et-Marne peut afficher, en disciple d’Alfred Jarry, un objectif de 51 tués sur les routes de son département pour cette année. En réalité, l’objectif chiffré n’est, évidement pas généralisable et surtout, il ne peut être pertinent que dans une société politique qui organise aussi le contrôle de l’exécutif. Ce devrait être au Parlement d’en définir les contours, les limites et d’en exposer les résultats. Pour l’instant le parlement n’a pas ces pouvoirs, « l’objectif chiffré » ne peut alors que dériver en « politique du chiffre ». C’est-à-dire, au pire en manipulation grossière, au mieux, en soupçon de manipulation grossière.

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