Ce matin, vous vous intéressez à un argument que l’on entend beaucoup, à l’hôpital et en général dans les services publics.

Oui tout le monde connaît cet argument : « En matière de santé, il faut sortir de la logique comptable ». C’est l’argument imparable par lequel, généralement, on veut réaffirmer ce que devrait être un service public : la santé n’a pas de prix. Cette vision est née au sein du Conseil national de la Résistance. Elle a fondé notre modèle social basé sur l’égalité : chacun cotise selon ses moyens et se soigne selon ses besoins. Les moyens et les besoins… Cette philosophie contient donc une colonne des recettes et une colonne des dépenses, ce qui, pour une philosophie est à la fois magnifique et absurde aujourd’hui. C’est par exemple, en vertu de cette philosophie, qu’en matière de politique de la famille, on se refuse toujours à mettre les allocations familiales sous condition de ressources… « Il faut arrêter d’avoir une logique comptable ». Cet argument est très énervant parce qu’on ne peut être que d’accord avec lui et en même temps, il ne veut plus rien dire ! Il suffit de faire des choix budgétaires me direz-vous, sauf que « sortir de la logique comptable », c’est bon pour les domaines de la santé, de la famille, de l’éducation, de la sécurité, de la justice… seulement, on la revendique aussi pour l’énergie, le logement, l’environnement, les retraites, les transports ! Ça commence à faire cher !

En fait la logique comptable s’impose parce qu’il faut bien compter ! Évaluer et réfléchir aux modes de financement d’une activité de plus en plus onéreuse.

L’argument opposé c’est : « il faut gérer l’hôpital comme une entreprise privée »…

Là, on est dans l’excès inverse… En réalité, l’hôpital se cherche un chemin entre l’absurdité du refus de la « logique comptable » et la folie qui visent à imposer des méthodes de management du privé. Comment emprunter à l’efficacité du privé sans sombrer dans une logique faite pour produire plus et moins cher ? Comment continuer à assurer un service public, aux contours de plus en plus nébuleux, sans transformer l’hôpital en tombeau des Danaïdes ? Léon Duguit, célèbre juriste du début du XXème avait théorisé la notion de service public. Il en distinguait deux formes : le service public non marchant (l’éducation par exemple) et le service public marchant (les transports)… Chacun comprend que l’on puisse perdre de l’argent pour l’éducation. « Trouvez-vous l’éducation trop chère ? Essayez donc l’absence d’éducation » selon la formule attribuée à Roosevelt. De même tout le monde, ou presque, comprend que l’usager du service public des transports paie son voyage. Mais la santé, dans quelle branche de service public se trouve-t-elle ? Marchand ou non marchand ? Ambroise Croizat, le croisé de la sécu, ministre qui instauré la sécurité sociale après la guerre, répondrait bien évidemment « dans le secteur non marchand ». Comme l’éducation. Mais Croizat et Duguit sont morts depuis longtemps…Et au fil des années et de l’accroissement de la crise des finances publiques (et aussi parce qu’il existe un secteur privé de la santé), la santé s’est déportée, de fait, vers le service public marchant. C’est en réaction à cette lente évolution que l’argument « il faut sortir la santé de la logique comptable » ressurgit avec force. Il est maintenant scandé comme un cri d’alarme par tous ceux qui vivent les difficultés de soigner au jour le jour dans un service d’urgence comme celui dans lequel nous nous trouvons (service d’urgences d’Avicenne à Bobigny).

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