Les évènements d’Air France en disent long sur l’ambiance sociale qui règne dans le pays.

Oui, sur notre incapacité à négocier, à nous entendre, pour préparer les grandes mutations des entreprises de cette nature. Personne ne découvre l’état du marché mondial du transport aérien. Air France s’était déjà restructurée… ce n’était donc pas fini. L’attitude –petits marquis corporatistes- des pilotes de ligne, qui, en haut de l’échelle, ont fait moins d’efforts de productivité que ceux qui sont en bas, est utilisée par la direction pour sortir son plan B qui ressemble, en fait, à un plan A camouflé et prêt depuis longtemps (c’est comme ça, du moins, que les employés l’ont perçu). Du coup, certains de ces employés, chauffés à blanc, perdent leurs nerfs. Chez nous, chacun doit rester dans son rôle, dans sa case. Au-delà du seul cas d’Air France, le patronat français, en comparaison avec celui d’outre Rhin ou des grandes démocraties sociales du Nord, n’aime pas partager l’information et encore moins la moindre décision. Chacun à sa place. Les patrons répondent qu’ils ont face à eux des règles trop contraignantes, des syndicats politisés, intransigeants, peu représentatifs. Syndicats qui ne sont pas formatés (la plupart d’entre eux en tout cas) pour négocier, trouver un compromis, mais pour (tout comme les patrons) gagner sur la partie adverse, par K.O si possible. Le sentiment de supériorité, la morgue des dirigeants de certaines de ces grandes entreprises fait face à l’esprit de système et de lutte de syndicats souvent noyautés par des extrémistes, voilà le tableau.

Elle n’est pas un peu caricaturale, cette vision du patronat et des syndicats ?

Si parce qu’après tout, Air France est une entreprise qui a l’habitude de signer des accords, de faire vivre le dialogue social. Mais le tableau que je viens de dresser, s’il ne correspond pas tout à fait à la réalité, correspond en tout point à l’image –en France- qu’ont les syndicats du patronat et inversement. C’est toujours comme ça que les acteurs sociaux parlent des autres. Notre culture de l’affrontement fait qu’à l’issue d’un conflit, ou d’une négociation, on ne se dit pas « on a trouvé un bon compromis » mais « on a gagné » ou « on a perdu ». F.Hollande se proposait de changer cet état d’esprit avec son ambition social-démocrate affichée. C’est raté. Pour passer d’une culture de l’affrontement à une culture du compromis, il faut un minimum de confiance en soi et en l’avenir. Cette confiance, F.Hollande n’a pas su l’installer dans le pays. Le pouvait-il seulement ? L’idée selon laquelle, lorsqu’on perd son emploi, en France, c’est quasiment définitif, que tout s’écroule, est une idée solidement installée, parce que vécue par tant de monde. Cette idée crispe toute la société. Quand il y a une crise en Europe, la France ne sombre pas comme d'autres, non, elle s’enfonce doucement. Quand il y a de la croissance en Europe, la France ne rebondit pas comme d'autres, elle s’enfonce un peu moins doucement. Un sentiment largement partagé de résignation et d’impuissance envahit le pays. L’image dégradante des habits arrachés de l’homme chargé du dialogue social à Air France est le symbole de notre culture de l’affrontement permanent, une vraie névrose nationale.

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