Thomas Legrand revient sur un aspect du remaniement qui a suscité des commentaires plutôt moqueurs : le ministère de Najat Vallaud-Belkacem…

Oui un ministère qui regroupe des domaines hétéroclites afin de présenter un gouvernement resserré. Le ministère du droit des femmes, de la ville, de la jeunesse et des sports… Un ministère pot au feu où l’on additionne les poireaux et des navets… Le Monde titrait même sur ce ministère « voiture balais ». Accoler –par exemple- la ville aux droits des femmes ? Et si, en fait, c’était une très bonne idée ? La politique de la ville s’est largement construite, ces dernières décennies, sur l’idée de réparer l’urbanisme, de désenclaver les cités. Il s’agissait de remédier aux problèmes de la délinquance, de contrecarrer les économies parallèles liées au trafic de drogue. Les problèmes de la ville étaient des problèmes de la jeunesse… de la jeunesse masculine. On avait même inventé les « grands frères » pour tenter d’endiguer les dérives d’une partie de cette jeunesse des quartiers. Les images de la banlieue difficile mettent en scène des jeunes, des garçons à capuche désœuvrés et à qui il faut trouver du travail ou des activités sportives. Les femmes et les jeunes filles sont pratiquement absentes de ces représentations. Elles apparaissent parfois comme des éléments stabilisateurs, comme des victimes discrètes, ou des « mères courage ». Et pourtant, à en croire les travailleurs sociaux et les associations basées dans les quartiers, le sexisme ambiant, et la précarisation des femmes, le plus souvent d’origine immigrée, est l’un des facteurs de la déstructuration de cette partie de la société.

Les femmes seules, en particulier, qui élèvent un ou plusieurs enfants doivent déployer des trésors d’énergie pour ne pas lâcher prise.

Oui, 30% des locataires de logement sociaux des quartiers nord de Marseille –par exemple- sont des femmes seules avec enfants qui portent leur famille à bout de bras. 55% des habitués des Restos du cœur sont des femmes seules avec enfants. Ces femmes, souvent sans travail ou subissant le temps partiel non choisi, manifestent une volonté d’intégration farouche. Elles ont souvent dû faire éclater le modèle familial traditionnel pour fuir une forme de machisme, de domination, parfois de violence dont elles témoignent, en masse auprès des associations qui œuvrent dans les quartiers. Il y a 1.500.000 femmes seules avec enfants en France, dont 500.000 qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’immense majorité dans les quartiers populaires. Il leur est quasiment impossible de déménager n’ayant –au mieux- qu’un seul revenu. Le sociologue Jean Viard explique que le cœur de la fragilité de notre société c’est la discontinuité : la discontinuité du travail, avec l’accroissement de la précarité et la flexibilité généralisée, la discontinuité familiale avec l’éclatement des couples. Dans les sphères aisées de la société, ces discontinuités peuvent être sources d’opportunités ou même d’aventures personnelles explique Jean Viard. Dans les « quartiers » ces discontinuités entraînent la chute sociale et l’exclusion. Féminiser l’approche de la politique de la ville et prendre appui sur les femmes pour sortir les « quartiers » de la misère, semble une évidence aux yeux de tous ceux qui travaillent auprès d’elles. Derrière l’intitulé d’un ministère, il peut aussi y avoir des réalités humaines. Accoler « femme » et « ville » peut être la prise en compte d’une de ces réalités. Au-delà d’un intitulé bienvenu, il faut bien sûr des moyens bien ciblés. Et surtout une volonté politique.

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