Cinq ans après, retour sur le slogan "Je suis Charlie" qui est devenu ce cri du cœur et de la raison, cette nécessité que nous avions alors de nous affirmer Charlie … Cette façon de ne pas perdre de vue ce qui avait été visé : la liberté d’expression, l’esprit critique, le droit au blasphème, et à la gaudriole.

Pancarte lors d'une marche républicaine à Tours en novembre 2015
Pancarte lors d'une marche républicaine à Tours en novembre 2015 © Getty / Gilles MARTIN

Et plus grave encore, la défense de l’universalisme. Définir ce qu’est resté Charlie est une entreprise scabreuse parce que chacun risque d’y mettre sa conception de la liberté, de la laïcité… Mais on peut se poser la question, avec une certaine angoisse, de savoir si l’esprit Charlie qui planait sur la France après l’attentat, cette défense d’une certaine vision de l’individualisme positif des Lumières, est toujours intact ?

Riss, dans son édito de cette semaine, décrit de nouveaux censeurs, pères la morale, plus compliqués à contrer parce qu’ils n’apparaissent pas sous les traits classiques d’autorités casquées ou calottées. Ils n’en sont pas moins potentiellement liberticides : 

Hier, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’Église, à l’État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école. 

Avec son aspect anar, irrespectueux, l’esprit Charlie est le pan rigolard et essentiel de l’universalisme républicain. Et aujourd’hui, il est menacé, sur les réseaux sociaux par des communautés organisées ou moutonnières qui tentent de saturer le débat public de leurs injonctions. 

Etre Charlie aujourd’hui, c’est aussi refuser de voir l’antiracisme se transformer en un différencialisme victimaire, refuser de voir la critique d’une religion (donc d’un pouvoir possible sur les esprits) assimilée à du racisme, refuser d’accepter un machisme sous prétexte qu’il serait celui d’opprimés. L’identitarisme tout azimut grignote l’universalisme. 

Mais il y a un autre domaine où l’esprit Charlie s’est aussi racorni : celui des libertés publiques

C’est-à-dire ? Depuis les attentats de 2015, on sacrifie de la liberté pour de la sécurité. Certaines dispositions anti-terroristes de 2016, les lois de fin 2017 qui ont fait passer une partie de l’Etat d’urgence dans le droit commun, les dispositions qui restreignent le droit de manifester et qui réduisent la sphère du juge (garant des libertés) au profit de la sphère policière (par nature plus arbitraire), les tentations de mise en place de procédés numériques de surveillance de masse, sont autant de petites victoires collatérales des idéologies alliées islamistes et identitaires. 

Nous sommes dans un Etat de droit, dans un pays, sur un continent qui reste un havre de liberté, et noircir le tableau, tout mélanger, relativiser, serait injuste et faux… Mais – pour paraphraser Benjamin Franklin- chaque fois que l’on cède des libertés pour de la sécurité, nos démocraties concèdent elles mêmes une défaite à ses agresseurs. Il en va ainsi avec le projet ALICEM. Le 24 décembre, en pleine vacances de Noël, le gouvernement confirmait qu’il allait mettre en place une expérimentation de la reconnaissance faciale. Projet qui aurait fourni matière à dessins drôles et utiles à Tignous ou Cabu.

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