Les difficultés de la loi El Kohmri ont aussi des raisons institutionnelles, dites-vous ?

Oui, le fait qu’un gouvernement puisse proposer une réforme en opposition avec ce sur quoi la majorité parlementaire a été élue, dénote d’une fatigue extrême de nos institutions. En 1958, le général de Gaulle avait voulu un exécutif fort qui ne procède pas du Parlement mais du président de la République. On a été cherché de Gaulle pour ce qu’il était, plus que pour son programme. D’ailleurs il n’en avait pas vraiment. Le général prend le pouvoir, pour solder le problème Algérien. Il dit, aux européens d’Algérie « je vous ai compris ». On comprend alors qu’il va trouver le moyen de garder l’Algérie dans la France… Et puis il fait le contraire…parce qu’il se coltine la réalité. Seulement c’était le général de Gaulle ! Il avait la légitimité historique, et en plus il avait fait valider ce vrai virage politique par le peuple, deux fois (l’autodétermination et l’Indépendance de l’Algérie), par référendum. Pourtant, étrangement, depuis, l’idée et la règle selon laquelle le président élu peut faire ce qu’il veut, au dépend de sa majorité parlementaire, sans jamais être remis en cause pendant tout son mandat, s’est installée.

Mais Manuel Valls affirme que la Loi El Kohmri est une loi de gauche

Pourtant, elle n’est pas perçue comme telle, ni par les électeurs, ni par les parlementaires de gauche. Elle ne parait pas spontanément issue de la sphère idéologique par laquelle François Hollande est arrivé au pouvoir. C’est vrai que les circonstances peuvent amener à ne pas appliquer exactement son programme et même parfois à le contredire… mais sans trahir ce pourquoi on a été élu. N. Sarkozy a réformé les retraites alors que ce n’était pas dans son programme… Mais sa réforme était dans la ligne idéologique par laquelle il avait été élu. La déchéance de nationalité et la loi El Kohmri c’est un peu, pour les électeurs et les parlementaires de gauche, ce qu’aurait été, pour les électeurs et parlementaires de droite, la GPA et les 32 heures proposés par Nicolas Sarkozy en fin de mandat ! Alors Manuel Valls veut convaincre que la loi El Kohmri est effectivement cohérente avec l’esprit de la majorité. Une loi qui doit bénéficier aux exclus du monde du travail. Mais pour que les électeurs l’acceptent, encore aurait-il fallu développer cette théorie « des droits formels contre les droits réels », avoir eu le courage d’en donner la logique avant les élections ou, au pire, au début du quinquennat. On saurait aujourd’hui, si cette politique porte ses fruits. Le million de clics contre la loi montrent qu’une bonne partie de la population se sent trahie même si la légitimité et la nature des mobilisations sur les réseaux sociaux restent difficiles à évaluer. Le projet peut avoir l’approbation du prix Nobel d’économie, il y a une réalité indépassable : personne n’a jamais voté en faveur de la logique de la loi El Khormi. Et la Vème République n’offre, pour régler cette impasse démocratique, que des possibilités de passages en force, soit autant de facteurs de frustrations, et de motifs de défiance envers la politique.

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