Plusieurs responsables politiques ayant appelé à manifester le 10 novembre sont finalement gênés aux entournures ?

Et il y a de quoi. Leur accord réflexe à cette initiative s’était fait sur l’idée, bien réelle, que l’expression antimusulmane se libérait en France et confinait au racisme. Et que, dans la tradition de la gauche, il fallait –pensaient-ils- se joindre à toute initiative antiraciste. Mais ce fut une précipitation coupable parce que le texte de la tribune appelant à la manif, publiée dans Libération, contenait deux gros points noirs. 1/ l’identité politique de certain de ses rédacteurs. 2/ un contenu vraiment problématique. L’identité d’abord : Quel parti politique républicain peut signer un texte co-écrit par le CCIF (Comité Contre l’Islamophobie en France), émanation des frères musulmans ? Ce collectif véhicule une acception du mot ‘islamophobie’ qui assimile toute critique de l’islam à du racisme, pervertissant ainsi l’antiracisme. La réaction embarrassée, hier, ici, de François Ruffin, qui disait n’avoir pas fait attention à ce qu’il signait (il mangeait une gaufre avec ses enfants !) et projetait de ne pas aller à la manif parce qu’il a foot, souligne l’inaboutissement de la réflexion au sujet de la laïcité à l’heure de l’islamisme, d’une partie de la gauche. LFI mais aussi les écologistes : Yannick Jadot, sur France-Info a eu le même type de réaction, avouant ne pas avoir lu le texte.

Et donc la 2nde raison est contenue dans le texte.

Oui. Le texte dénonce, je cite ‘les lois liberticides’. Lesquelles ? La loi de séparation de l’église et de l’Etat qui garantit le droit de croire ou ne pas croire ? La loi de 2004 interdisant le port des signes religieux (dont le voile islamique) à l’école ? Ou la loi de 2010 qui interdit le voile intégral (la dissimulation complète). Ces lois sont-elles Liberticides ? On ne peut pas signer ce texte, manifester avec les instigateurs du rassemblement, sans le penser. Or ce serait en contradiction totale avec les valeurs que portent, normalement, écologistes et Insoumis. Le PS, lui, n’a pas hésité, il a décidé logiquement de refuser de s’associer à l’initiative du 10 novembre. Sur ces questions, une partie de la gauche, comme désaffiliée de son histoire, se piège elle-même par une vision binaire. Le fait que l’extrême-droite déguise son racisme anti-arabe en combat pour la laïcité (notion devenue positive pour elle, très récemment et très opportunément) a aveuglé une partie de la gauche. La surexposition sur les réseaux sociaux et certaines chaîne-infos, des identitaires d’extrême-droite d’un côté, des provocations islamistes (Burkini par exemple), la perdition d’une partie du féminisme qui trouve dans le port du voile une liberté plus urgente à défendre que de combattre l’idéologie machiste qui préside à l’idée de cacher les femmes, ont brouillé l’esprit de tant de consciences de gauche, soucieuses de ne pas abandonner la défenses des opprimés. Mais la gauche c’est aussi la promesse du triomphe de la raison sur l’obscurantisme. L’embarras, à peine dissimulé, et le changement de pieds de Mélenchon, Jadot et Ruffin est peut-être un sursaut de l’esprit laïc... seule voie en France, pour lutter contre l’identitarisme, la réaction, le communautarisme, qu’ils soient musulman-radical ou d’extrême-droite.

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