Le conflit entre le Président et les juges vient, selon vous, de la conception particulière qu’a Nicolas Sarkozy des rapports entre les différents pouvoirs...Oui, dans cette affaire, Nicolas Sarkozy, s’inscrit dans la tradition bonapartiste de la droite française, tradition que l’on croyait pourtant tombée en désuétude et il traite les juges en préfets. Il faut se replonger dans un discours du Président, passé largement inaperçu, pour bien comprendre sa réaction envers les juges. Il s’agit du discours d’Epinal, de juillet 2007. Le Président fraîchement élu y détaillait la réforme institutionnelle qu’il souhaitait. A l’époque on n’a retenu que les nouveautés proposées et on n’a pas bien lu le reste du discours qui donne sa conception de l’Etat et du pouvoir. Tout est dit. Je cite : « si l'Etat en France doit obéir à la séparation des pouvoirs, il ne saurait être divisé en pouvoirs rivaux qui se combattent, qui s'affrontent, qui s'affaiblissent l'un l'autre comme c'est le cas dans les Etats fédéraux ». Ce n’est pas l’idée plutôt libérale de limitation de son propre pouvoir, de garde fou ou d’équilibre qu’il met en avant spontanément mais l’idée de la puissance centralisée. Tout le texte affirme la prééminence de l’exécutif et l’incompatibilité entre notre système et les contre-pouvoirs. Ce discours théorise même le nécessaire affaiblissement des corps intermédiaires qui entraverait le lien entre l’exécutif et le peuple. On comprend mieux, en relisant ce texte le rapport du président aux juges… mais aussi, aux médias ou à tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à un contre-pouvoir, institutionnel ou non. En gros l’exécutif est le cœur du pouvoir, le législatif est au service de l’exécutif et le judiciaire à ses ordres. Mais ça, c’était la volonté du Général de Gaulle, pour avoir des institutions efficaces et stables !Oui mais en contre partie, ces institutions efficaces qui donnent beaucoup de pouvoirs à un homme ne peuvent trouver un équilibre que par la pratique, la hauteur de vue du chef de l’Etat, son impartialité et sa capacité a être au-dessus de la mêlée, sa propension à impulser et à apaiser. De ce point de vue, il parait assez évident qu’il y a, en ce moment, une légère carence ! Du coup nous avons à faire à une conception du pouvoir très Louis XIV, « l’Etat c’est moi » ce qui, au XXIème siècle ne peut que créer des étincelles. Toujours à Epinal en 2007 : je cite : « Il y a un débat pour savoir si la justice doit être une simple autorité ou un pouvoir au même titre que l'exécutif ou le législatif. Je ne suis pas favorable à une justice qui entrerait en concurrence avec les deux autres pouvoirs ». En réalité, les termes du débat sont plus subtils. Personne en France ne prône une autonomie totale de la justice qui conduirait à un gouvernement des juges (la justice n’est pas à proprement parler un pouvoir ni un contre-pouvoir en soi). Ce n’est pas dans notre tradition. La question porte plutôt sur le degré d’indépendance de la justice et sur les moyens qu’on lui attribue…Mais la façon dont est traitée la justice, la façon dont la loi est utilisée pour son effet d’annonce, objet de communication, la façon dont les affaires judiciaires, qui provoquent forcément de l’émotion de l’indignation sont utilisées pour tenter de retrouver l’oreille de l’électorat populaire, ne peut être vécue que comme une agression de l’exécutif sur le judiciaire, presque un abus de pouvoir. Et le résultat est anxiogène pour toute la société.

L'équipe
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.