Comment ne pas continuer à se "sentir Charlie", c'est à dire, ne pas supporter qu'on puisse tuer au nom d'un Dieu ?

Dans le débat intellectuel, dans la musique médiatique qui entoure ces anniversaires, le hashtag « #JeSuisCharlie » est désormais vécu comme une injonction insupportable par certains, comme la moindre des choses par les autres. Être Charlie ou pas ? Les anniversaires réactivent chaque année cette étrange question. Et plus le temps passe, plus l’esprit du 11 janvier semble s’estomper. Je dis « semble » parce qu’en réalité –malgré l’écho, l’écume des débats-  la très grande majorité des Français, de toutes confessions et surtout d’aucune confession,(ce qui représente, de loin le plus grand nombre), est toujours Charlie. Mais chacun y met quand même un peu ce qu’il veut dans ce «je suis Charlie». Etre Charlie, c’est bien sûr l’affichage émotionnel d’un moment, une affirmation collective qui voulait dire «on est ensemble, on est libre, on n’a pas peur». «Je suis Charlie» c’est un motto à la longue un peu exaspérant comme tout hashtag, réducteur comme tout slogan, périssable comme toute réaction spontanée, suspecte comme toute idée récupérée pour trop de motifs variés, polysémique comme tout ce qui est mouliné par Internet. Il est insupportable à ceux qui abhorrent le consensus et n’aiment rien tant que l’esprit minoritaire et la pureté contestataire. Mais au fond, comment ne pas continuer à se sentir Charlie… c’est-à-dire de la communauté de ceux qui ne supportent pas l’idée que l’on puisse tuer –au nom d’un Dieu - les clients de l’Hyper Cacher, les buveurs de bières des terrasses du 10ème et 11 ème arrondissement, les amateurs de hard rock, les flâneurs de la promenade des Anglais, un couple de policiers devant leurs enfants, un vieux curé, les dessinateurs et les journalistes de Charlie… Bernard Maris !? Ceux qui n’adhèrent pas à cette réaction d’horreur nationale et qui ne sont pas saisis par l’effroi et la révolte sont, en réalité, si peu nombreux. 

Une partie de la population trouve ce slogan excluant quand même

Il a beau, ce slogan, contenir le fameux « pas d’amalgame », il est vécu par certains musulmans comme une marque de défiance. Ce qui devrait nous faire réfléchir sur ces années de quasi ségrégation territoriale, sur ces décennies d’urbanisme irresponsable et égoïste qui ont sorti tant de monde de la communauté nationale symbolique par la ghettoïsation. Cette ségrégation réelle amène certains à dire « je ne suis pas Charlie » ou « je suis Charlie… mais ». Quelques journalistes, universitaires, sociologues, dénoncent je ne sais quelle violence post coloniale dans ce cri du cœur « je suis Charlie »... Emmanuel Todd écrit même qu’être Charlie c’est être inconsciemment islamophobe ou ... comment dit-il ? du « catholicisme zombie ». Une certaine gauche, au lieu de se demander que faire pour que tout le monde se sente Charlie, justifie le refus du slogan, et le refuse elle-même ! Et c’est là que ma capacité d’analyse s’arrête. Peut-être parce que Bernard Maris me manque trop, mon devoir quotidien de réfléchir sur les idées, en commençant pas tenter de penser contre moi-même, trouve ses limites… ce débat, en fait, me dépasse, me révulse. J’avoue mon intolérance. Je suis Charlie. Point. 

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