Une journée comme celle d’hier incitera le gouvernement à céder sur plusieurs points de la réforme, à lui donner une couleur moins inégalitaire mais l’important, pour le président c’est de maintenir les 62 ans. C’est sur ce critère seulement que l’on dira à la fin : « la rue a gagnée ou le président a gagné » (si vous voulez être branché dans le commentaire, dites : « les 62 ans, c’est le marqueur »). C’est assez dramatique mais, dans sa façon de se réformer, notre pays a besoin d’un gagnant et d’un perdant. La gauche a besoin de remporter une « lutte sociale » et la droite d’avoir son fait d’arme, son tableau de chasse obtenu sur la rue. Et le tableau sera d’autant plus prestigieux que la mobilisation aura été forte. Si l’on avait voulu réformer sereinement les retraites, on aurait pu imaginer soit une vraie et donc longue négociation avec une recherche sincère de consensus ou de large accord, soit que ce thème soit au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Après tout, tout le monde est convaincu qu’en 2012 on débattra forcément du financement de notre modèle social en général. Ça ne se passera donc pas comme ça, le Président est à la recherche d’une victoire. Et pour qu’il y ait victoire, il faut qu’il y ait bagarre. En fait, il lui faut tout simplement sauver son mandat ! Parce que pour l’instant, Nicolas Sarkozy a raté son quinquennat dans les grandes largeurs. Et c’est l’électorat modéré qui se sent trahi. La réforme des retraites peut réconcilier les modérés et le président ? Avec un changement de comportement du président, c’est effectivement l’une des seules pistes. Pour prendre la mesure des dégâts il faut lire dans "Le Monde" de samedi la cruelle et très bien écrite tribune de Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen et personnalité influente du centre droit. Il avait soutenu Nicolas Sarkozy au second tour en 2007. Jean-Louis Bourlanges déplore l’incapacité du président à se hisser à la hauteur de la fonction, il lui reproche sa dérive sécuritaire et reprend le joli mot du critique Emile Faguet sur Voltaire : un homme "qui change souvent d’idée fixe". Pour gommer cette vision très négative de la part d’un homme représentatif du centre droit qui, il y a encore quelques mois, fustigeait les outrances antisarkozystes d’un François Bayrou, le président devra donner des gages ! On ne récupère pas les modérés comme on récupère l’électorat de la droite dure, à coup de démonstrations sécuritaires. A Lyon, il y dix ans, à Nantes il y a vingt ans la droite a perdu son centre et ne l’a jamais récupéré. Alors effectivement, pour Nicolas Sarkozy, la réforme des retraites est un peu comme le petit tuyau des mineurs chiliens. La réforme va passer au Parlement, elle sera mal défendue par un ministre du travail en lambeau, ce sera une épreuve politique et sociale coûteuse et si ça passe, il pourra s’auréoler du statut de réformateur après lequel il coure toujours... Le PS aura du mal à continuer à soutenir qu’il reviendra à la retraite à 60 ans en cas de victoire en 2012. C’est là que, peut-être, les modérés, toujours sensibles à l’esprit de responsabilité, oublieront les dérives sécuritaires et les défauts d’incarnation de Nicolas Sarkozy pour retrouver leur lit habituel : la droite. C’est en tout cas le pari du président. Mais c’est encore une fois une stratégie qui renforce le travers de la société française, une société de l’affrontement, toujours incapable (et c’est d’abord de la responsabilité du chef de l’Etat) de réformer sereinement, privilégiant la castagne sociale au contrat social.

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