La gauche dit comprendre les séquestrations de patrons et le gouvernement accuse la gauche, d'inciter à la violence. Il y a un jeu de rôle assez habituel entre la droite et la gauche dans ces moments là, avec un positionnement à ne pas louper. La gauche doit comprendre les actions violentes sans verser dans un discours trop radical. La droite veut pousser la gauche à se caricaturer pour actionner le levier classique et pratique : le fameux spectre de la « chienlit », le reflexe d'ordre qui lui sera profitable. On en est là. Mais au-delà de cette partie d'échec politicien, il y a la réalité sociale : Nous sommes en France et notre peuple a un drôle de rapport avec la loi. Nous sommes frondeurs, râleur, gaulois... et révolutionnaires ! Chamfort disait que « l'Anglais respecte la loi et repousse l'autorité alors que le Français respecte l'autorité et méprise la loi. » Victor Hugo, en digne héritier des lumières, glorifiait l'Etat de droit mais, en digne héritier des lumières, mettait aussi le libre arbitre, la dignité de l'individu, au-dessus de tout et pouvait dire « désobéir, c'est chercher ». Nos penseurs ont rempli des pages de maximes vantant la transgression et une certaine méfiance salutaire devant la loi. Le philosophe préféré des Radicaux de la fin de la troisième République et du début de la quatrième, Alain, affirmait que « penser c'est dire non » (et ce n'était pas un théoricien de la lutte des classes). Nos héros historiques son nés en disant « non », de Jeanne d'Arc à De Gaulle. Et dans nos villes, il y a certainement plus de rues Louise Michel que de rue Adolf Thiers. Notre culture populaire tourne en dérision l'ordre, ridiculise le gendarme Cruchot et nous fait admirer Arsène Lupin. Les représentants de l'ordre qui ont le beau rôle, Vidocq ou les Ripoux, prennent des libertés avec la loi. D'ailleurs, après le gangster Jacques Mesrine, c'est un film sur les évasions de Michel Vaujour qui sort au cinéma. On est comme ça. Et puis on est prêt à suivre un fort en gueule mais on s'empresse de contourner ses lois si elles sont trop contraignantes. On préfère l'amant dans le placard au bourgeois légitime. D'ailleurs, Courteline disait de la loi : « c'est une bonne fille qui sourit à celui qui la viole ». Nous sommes le seul pays dans lequel un leader politique qui se dit révolutionnaire et trotskiste peut être plus populaire que la finaliste de la gauche modérée à la dernière présidentielle. Cet état d'esprit fait que l'on tolère plus qu'ailleurs un certain désordre social. Tenter d'intervenir dans une usine ou une entreprise pour libérer un patron par la force peut être politiquement très risqué. Les manifestations de paysans sont souvent très violentes et destructrices de bâtiments publics. Elles ne sont quasiment jamais suivies de conséquences judiciaires. Aujourd'hui, quand Nicolas Sarkozy s'émeut des séquestrations et fait des rappels à l'ordre, il est dans son rôle mais on n'imagine pas pour autant qu'il décide de faire déloger les employés des prochaines séquestrations par la force. Lui aussi, pourtant ancien ministre de l'intérieur, incarnation de l'ordre et de la sécurité et champion du discours d'autorité, lui aussi a son côté gaulois frondeur, lui aussi, en son temps, avait eu des mots très compréhensifs pour les manifestations violentes des marins pêcheurs qui ne voulaient pas voir mourir leur métier. C'était en avril 2007 à Lorient, un mois avant l'élection. Nicolas Sarkozy savait bien qu'on ne peut pas être élu en France si l'on n'intègre pas cette part rebelle-bougon, ce côté Astérix, si l'on n'est pas capable de représenter ce subtil équilibre entre l'ordre sécurisant et le désordre libérateur.

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