Ce matin, vous faites un sort au « bon sens ».

Oui le « bon sens » en politique est une notion, si on l’analyse bien, assez totalitaire. La plupart des responsables en usent et en abusent. Nicolas Sarkozy, défendant la théorie de Claude Guéant sur les civilisations, a dit qu’il exprimait une analyse de « bon sens ». C’est une façon assez pratique et classique de se placer hors du jeu partisan. Le « bon sens » en politique ouvre d’ailleurs la voie à toute une série d’affirmations destinées à claquer le beignet à tous ceux qui veulent débattre. « La dette n’est ni de droite ni de gauche » ! Le chômage est un « sujet trop important pour que l’opposition et la majorité se querellent », sur la retraite on devrait « dépasser nos clivages partisans ». Dans notre pays, on ne prend jamais le temps de vraiment négocier, c'est-à-dire de partir de nos différences pour aboutir à un accord, on se complaît dans une culture de l’affrontement plutôt que dans une culture du contrat. Et dans cette culture, le « bon sens » est l’arme suprême. Le « bon sens » peut donc nous tirer d’affaire en toutes circonstances. Quel sens ? Gauche ? Droite ? …ni l’un ni l’autre… le bon ! Mais c’est une facilité dialectique à double tranchant car elle induit l’idée qu’il n’y a pas de marges de manœuvre! Finalement le « bon sens » dépossède l’homme politique. Son utilisation à outrance soulage sur le moment mais ruine la crédibilité politique. En jouant sur le registre de l’évidence, en gommant toute possibilité d’alternatives, le « bon sens » tue le volontarisme. Et le volontarisme, c’était le moteur principal des candidats à la présidentielle. Nicolas Sarkozy s’est fait élire sur l’idée du retour du politique : « ensemble tout devient possible » ce qui, en réalité, n’est pas compatible avec l’idée que la voie est déjà tracée par le bon sens.

Mais vous avez repéré plus fort que Nicolas Sarkozy dans le maniement de la notion de « bon sens » !

Oui, dans une interview accordée au Monde daté de ce jour, Nicolas Hulot explique tout simplement que « l’écologie n’est pas une idéologie, c’est du bon sens ». L’ancien candidat à la candidature verte revenait sur ses dissensions avec les membres d’Europe-écologie-Les Verts, sur son refus de se situer clairement à gauche. L’idée de la différence entre la droite et la gauche, c'est-à-dire l’idée qu’il y ait un choix, c'est-à-dire l’idée de la démocratie, est niée par cette phrase totalitaire. Alors bien sûr, Nicolas Hulot n’est pas un dictateur dans l’âme, mais en refusant constamment de choisir un camp et même de reconnaître qu’il y ait des camps, il continue de commettre l’erreur qui a sans doute causé son échec. On ne peut pas prétendre se présenter à une élection, c'est-à-dire, littéralement à un choix, en disant en même temps que l’on n’a pas le choix ! Le mot « sens », dans cette expression « bon sens », ne veut bien sûr pas dire « direction », mais vient de « signification », le « bon sens » c’est le « bien juger ». Or, à partir d’une signification on devrait pouvoir admettre qu’il y a plusieurs possibilités d’actions, plusieurs « sens », pour le coup « directions » par où aller. Car il n’y a pas de boussole à « bon sens ». Et là…il nous faut citer Descartes, un philosophe d’avant le philosophe Claude Guéant. Descartes, dans Le discours de la méthode disait : «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bienpourvu». Voilà pourquoi je serais assez partisan de mettre un panneau à l’entrée du studio, à l’intention de nos invités politiques ou experts de toutes sortes, avec écrit dessus : « bon sens interdit ».

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