Ce matin vous nous parlez de ce que représente politiquement Charlie Hebdo.

Oui, parce que si chacun se sent personnellement atteint, ​c’est qu’au-delà du caractère déjà terrifiant et inédit d’un massacre de journaliste, d’humoristes, d’économiste-poète et de policiers chargés de protéger toute cette petite bande de déconneurs, Charlie représente un aspect très particulier de l’esprit politique ​f​rançais. Même si ce journal avait de graves difficultés financières, s’il n’était pas assez acheté, il symbolise néanmoins un courant auquel les Français sont très attachés. Le courant libertaire. C’est une spécificité de notre pays que cet esprit frondeur, râleur, sale gosse, irrévérencieux. Ce n’est pas par hasard si Brassens reste le chanteur le plus respecté, Pervers le poète le plus appris, Desproges l’humoriste le plus copié, si notre Shakespeare, notre Goethe s’appelle Molière … il n’y a pas beaucoup de pays où il est plus populaire de refuser la légion d’honneur (ou équivalent) que de l’accepter ! Ce côté libertaire est tapis dans l’esprit de tant de nos compatriotes. De toutes tendances, anars de droite, de gauche, anars tout court. A l’interjection d’un anarchiste « mort aux cons », le général de Gaulle répondait, complice, « vaste programme ». Cette tradition libertaire, souvent moqueuse vis-à-vis des religions, n’est pas une atteinte à la spiritualité mais une protection contre les abus de pouvoirs de ceux qui utilisent Dieu pour réduire l’esprit critique. Mais ces anticléricaux (Brassens, Ferré, Charlie) sont souvent des anciens enfants de c​h​œur qui connaissent bien la religion et garde parfois une certaine tendresse ironique pour ces rites qui ont bercé leur enfance​ ​(on va le vérifier dans quelques minutes avec la prière du CAC 40 de Bernard Maris)​.​

Il n’y a pas qu’en France qu’il y a des libertaires !

Non mais il se trouve que chez nous cet esprit est presque compatible avec la République. L’individualisme positif des

​L​umières, une certaine défiance envers les pouvoirs, notamment religieux​,​sont une spécificité de notre pays. C’est à la révolution qu’on a supprimé le délit de blasphème… on l’oublie trop souvent en confondant blasphème et profanation. Aux Etats-Unis où​l’on se montre solidaire avec nous, en ce moment, certaines cha​î​nes de télés préfèrent pourtant flouter les dessins de Charlie sur les images d’actualité. Bien souvent​,​cette possibilité de se moquer de l’Islam hors de tout racisme est mal compris à l’étranger. Cette tradition libertaire spécifique française s’est aussi exprimée fortement en mai 68. Les pères de Charlie, Choron, Cavana et Cabu, en sont les produits. Ces dernières années​,​l’esprit soixante-huitard a été accusé de tous les maux. Les tenants de la décadence et du naufrage français chargent outrageusement cette petite révolution sans mort. Charlie va vivre maintenant. Avec certainement​,​une audience inégalée parce que l’on mesure que ce que ce qu’il représente nous est indispensable. Il faudrait qu’il devienne, et pour un très large public​,​ce havre de liberté, d’insolence​, ​non pas de cette dérision cynique et apolitique à la mode​,​mais de cet esprit de révolte poétique, loufoque, rigolard qui fait partie de ce que nous sommes.

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