Quelle est la signification politique de la percée des écologistes en France ? On peut observer un mouvement d'opinion et si l'on tente de le regarder d'un peu plus haut que le niveau du jeu des partis, il y a peut-être comme une prise de conscience, perceptible déjà depuis plusieurs années. Sur presque toutes les listes, il y avait des écologistes. Le Modem envoie même deux écologistes, Corinne Lepage et Jean-Luc Benhamias, à Strasbourg. L'UMP met en avant le Grenelle de l'environnement et demain le gouvernement lance la réflexion sur la taxe carbone. Si l'on prend l'immense éventail bariolé de tous ceux qui se disent écologistes, on trouve de tout : des verts caviars qui discutent de l'avenir de la planète et prennent l'avion pour un week-end à Dubaï aux fidèles de Julien Coupat qui vivent loin de la consommation dans une radicalité quasi situationniste. Mais le mainstream écologiste se situe entre les verts et Alain Juppé. La nouvelle droite écologiste a admis que le réchauffement de la planète avait aussi des origines humaines. Elle estime qu'il faut réorienter la croissance et favoriser les sources d'énergies non fossile, dont le nucléaire. Elle pense que le progrès technique nous permettra d'atténuer le réchauffement de la planète et donc de continuer à vivre peu ou prou comme aujourd'hui. Alain Juppé fait du vélo à Bordeaux et fait en sorte que sa ville construise le plus de bâtiments économes possibles. Les écolo-PS ont à peu près le même raisonnement. Les verts, eux aussi, sont des réformistes mais radicaux, ouverts et désordonnés. Ils se situent à gauche, et estiment que l'écologie offre une occasion de changer la vie, les rapports entre les gens, le rapport à l'argent et au pouvoir. Ils sont libéraux sur toutes les questions de société. Et surtout, ils commencent à remettre en cause la notion même de croissance. On parle de nouvelle frugalité, de croissance sélective ou de décroissance sélective. Il y a quelque chose d'un peu utopiste, un chemin inconnu qui s'inscrit dans un certain positivisme et qui dépasse le simple fait de vouloir sauver la planète. On est en plein tâtonnement idéologique. Et c'est un tâtonnement qui se déroule dans un contexte d'urgence. Le vote de dimanche, la généralisation d'un discours écologiste plus ou moins opportuniste ou plus ou moins radical, parfois même commercial, montre une direction mais, pour parler comme le grand moraliste de la fin du 20ème siècle Jean-Pierre Raffarin, « il y a une direction mais il n'y a pas encore de chemin ». A quoi ressemble la société que nous proposent les écologistes ? Le savent-ils eux-mêmes ? Le vote écolo peut aussi être un acte de reconnaissance du problème. Pour reprendre cette formule exaspérante et moralisatrice en vogue, le vote écolo peut avoir ce côté « petit geste pour sauver la planète ». Vous savez, comme fermer le robinet quand on se brosse les dents. L'état de la réflexion et du débat sur les questions de l'environnement font penser à un petit livre qui vient d'être republié : il s'agit des "Réflexions sur l'esclavage des nègres" par Condorcet. Il avait écrit ce texte en 1781. C'est un texte pionnier sur l'abolition de l'esclavage. Condorcet y décrit tous les méfaits de l'esclavage et son inhumanité. Il prévoit bien qu'une abolition bouleverserait l'économie mais, en digne adepte des lumières, il affirme que c'est le sens de l'histoire. Pourtant, les « nègres » -comme il dit- ne sont pas décrits à l'égal des blancs et Condorcet n'échappe pas aux préjugés de son temps. Il sait qu'il faut en finir avec l'esclavage mais il est encore raciste. Nous c'est pareil : on sait bien qu'il faut en finir avec la pollution mais on est encore consumériste. Ce scrutin donne le sentiment qu'on est peut-être à la veille de quelques bouleversements nécessaires dans la façon de voir le monde, à moins, à moins que je m'égare dans les stratosphères et qu'il ne s'agisse que d'une histoire de vase communicant à l'intérieur de la gauche, juste la meilleure façon pour les électeurs de gauche du punir le PS ! Les verts comme pompe naturelle à électeurs socialistes dépités. La politique c'est comme dans le film « Home », c'est toujours plus beau vu d'en haut, loin des détails. __LIVRE : « Réflexions sur l'esclavage des nègres » de Condorcet est publié chez Flammarion.

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