La journée d’hier, avec ses deux décisions de justice contradictoires a vu s’affronter deux exigences démocratiques : la lutte contre la propagation du racisme et la protection de la liberté d’expression. Vieux débat qui a peut-être connu hier l’une de ses évolutions historiques. Et la Ligue des Droits de l’Homme a réagit négativement à la décision du Conseil d’Etat. Il est intéressant de s’arrêter sur cette réaction car le souci manifesté par la LDH, (créée lors de l’affaire Dreyfus) est partagée par un grand nombre de personnes attachées à la liberté d’expression. La Ligue des Droits de l’Homme a une histoire qui, estime-t-elle, lui dicte sa position d’aujourd’hui. Elle avait refusé les "lois, dites, scélérates" par lesquelles la jeune IIIème République (à la fin du XIXème siècle) voulait se défendre contre des attentats anarchistes. Ces lois portaient atteinte à la liberté d’expression des libertaires et de leur presse. Et c’est le jeune juriste Léon Blum qui avait fourni les arguments les plus efficaces pour combattre les lois scélérates et la censure.

Cette affaire avait à l’époque divisé les politiques, la presse et la société. Un peu comme, aujourd’hui, l’affaire Dieudonné. Oui, mais la Ligue des droits de l’Homme, et Edwy Plenel, qui fait référence à cet épisode historique pour justifier sa position contre l’interdiction, font preuve (me semble-t-il) d’anachronisme. Parce qu’à l’époque il s’agissait d’interdire une parole révoltée, qui appelait, certes, à la violence, mais qui représentait une contestation sociale. Les anarchistes s’en prenaient à l’organisation de la société, à la bourgeoisie dominante, aux exploiteurs. C’était un combat contre des personnes pour ce qu’elles pensaient et ce qu’elles faisaient. Alors que le racisme n’est pas un combat social. Un raciste (ou en l’occurrence un antisémite) s’en prend aux autres pour ce qu’ils sont. Il leur dénie le droit d’être. On ne peut pas débattre avec quelqu’un qui dénie à un autre le droit d’exister ! Ne pas comprendre ça c’est confondre ce qui est d’ordre du social et ce qui est d’ordre de l’ontologique. Or, et c’est notre différence avec les pays anglo-saxons, en France le racisme est placé par la loi hors du champ de la compétition des idées. L’anarchisme est une utopie humaniste. Qu’elle ait abouti, parfois à des violences, et même à l’assassinat du président Sadi Carnot, ne fait pas d'elle une idéologie à bannir des débats bien sûr ! Le racisme est une violence, en lui-même. La parole raciste est performative, c’est un acte. Tenir des propos racistes c’est être violent. A partir du moment où l’on sait que Dieudonné sera antisémite dans son prochain meeting, peut-on encore invoquer la liberté d’expression pour le laisser faire ? C’est à peu prés comme permettre une ratonnade au nom de la liberté d’expression des ratonneurs. Entre l’époque des lois scélérates et aujourd’hui, il y a eu quelques événements : le génocide arménien, la Shoah, les guerres de décolonisation, le Rwanda (Goebbels et Radio 1000 collines) qui permettent de comprendre la différence fondamentale entre la violence des mots anarchistes –pour poursuivre avec cet exemple- et la violence des mots racistes. Face à ces considérations, se demander si les interdictions du meeting de Dieudonné ne vont pas lui faire de la publicité, ne pèse pas grand chose. Faire de la publicité, rendre public le plus largement possible l’idée que le racisme est interdit, c’est renforcer un tabou positif, qui, à court terme, peut créer des troubles, mais qui, au fond, renforce la cohésion. C’est l’Histoire qui nous l’a enseignée.

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