Vous revenez ce matin sur l’échec des travaillistes aux élections législatives en Grande-Bretagne. C’est la fin du Blairisme, Thomas ? Oui et c’est un motif de réflexion sur une évolution que l’on observe depuis quelques années. Vous savez que Tony Blair a été l’inventeur de la triangulation, une stratégie consistant à s’emparer de certains thèmes, de certains symboles ou d'une partie du vocabulaire de ses adversaires. Non pas seulement pour les singer ou leur voler leurs solutions mais pour brouiller leur discours. En France, on a parlé de triangulation quand, par exemple, Nicolas Sarkozy avait cité Jaurès et Blum dans ses discours et lorsqu'il a pratiqué l’ouverture. Même chose quand Ségolène Royal s’emparait des concepts d’ordre et d’autorité pour bâtir son personnage de 2007. Et en Angleterre il suffit d’écouter ce que dit David Cameron sur les sujets de société pour comprendre que la triangulation est entrée durablement dans les meurs politique. En réalité il serait réducteur de considérer la triangulation comme une simplee stratégie de conquête de pouvoir. Elle correspond à l’époque, qui met à mal les cohérences de bloc. L’époque des blocs c’était simple : quand on était de gauche, on était progressiste sur les questions de société et plus ou moins favorable à une intervention forte de la puissance publique dans l’économie. Quand on était de droite on était, schématiquement conservateur sur les questions de société et plutôt libéral sur les questions économiques. Ces postulats assez grossièrement tracés, j’en conviens, ont vécu. Lionel Jospin, qui ne portait pas Tony Blair dans son cœur, disait volontiers quand il était à Matignon qu’il était à la tête du gouvernement le plus à gauche d'Europe. Pourtant, le PS, depuis 1983, a participé à l’évolution libérale. Ce qui fait gagner le PS aux élections locales, c’est d’ailleurs maintenant autant le vote BOBO des grandes villes, le vote d’une population intégrée et riche, que le vote populaire reflétant une protestation sociale. Sur les questions de sécurité, l’angélisme de gauche a quasiment disparu à la faveur de la gestion quotidienne de quartiers difficiles. La triangulation est donc devenue une constante de la vie politique… Oui, on la trouve partout, « stratégique » ou « passive ». La triangulation stratégique d’abord : par exemple, la semaine dernière, à ce micro Jacques Attali constatait que Nicolas Sarkozy avait commencé la mise en œuvre de certaines propositions du fameux rapport Attali sur la libération de la croissance. Il précisait que les seuls propositions retenues faisaient parti du volet libéral, toutes les propositions d’inspiration sociales démocrates ou régulatrices étant ignorées. Le rapport Attali était donc une ruse, un effet d’affichage ! Triangulation de fait, ensuite. Entre le PS et l’UMP, dans la façon d’aborder la crise, on peut voir, parfois, la droite défendre une forme d’interventionnisme (comme la gauche) et les socialistes prôner la réduction des dépenses publiques (comme l’UMP). Est-ce de la triangulation ou plus simplement l’absence de marge de manœuvre ? Les politiques appelleront ça du « pragmatisme ». Passons à la triangulation dite «passive» : la semaine dernière Martine Aubry refusait de dévoiler les solutions précises que le PS envisage pour réformer les retraites. Elle avait peur –disait-elle- que le gouvernement lui en chipe quelques une. D’abord, c’est étrange de craindre que le gouvernement reprenne ce que l’on considère être de bonnes idées, mais c’est aussi la preuve que, même selon la patronne des socialistes, les réponses pour régler ce problème sont à trouver dans le magasin des bonnes idées plutôt que dans celui de l’idéologie. Tony Blair disait « il n’y a pas des idées de droite ou des idées de gauche, il y a des idées qui marchent et d’autres qui ne marchent pas ». A sa façon, il avait anticipé et mis des mots sur ces virages idéologiques et sociologiques, plus accentués –c’est vrai- en Grande-Bretagne qu’en France, mais surtout moins honteux. Plus assumés.

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