Vous poursuivez l’exploration de la structure du vote à la présidentielle… Elle fait apparaître une nouvelle fracture dans le pays.

Oui, la fracture qui se manifeste plus spectaculairement à l’occasion de ce scrutin, c’est la fracture entre les grandes agglomérations et les villes rurales. François Hollande est arrivé en tête dans toutes les grandes villes sauf Nice. Même dans des villes réputées de droite comme Bordeaux ou Marseille ou dans des villes moyennes bien ancrées au centre droit comme Nancy. Les zones périurbaines, à 50 ou 60 kilomètres de la grande cité, assez loin pour s’en sentir étrangères, assez proches pour la craindre, ont voté pour Nicolas Sarkozy après avoir donné quelques scores impressionnants à Marine Le Pen. Ça pourrait paraître assez paradoxal de constater que ces territoires, dans lesquels il n’y a quasiment pas d’étrangers, ont voté pour le candidat qui avait mis, entre les deux tours, le thème des frontières et de l’immigration au cœur du débat.

Ça prouve que ce n’est pas la mixité ethnique qui incite au vote pour le FN ?

Oui, c’est en réalité dans les zones où il n’y a aucune mixité que le vote FN progresse et que Nicolas Sarkozy a fait ses meilleurs scores dimanche. Aucune mixité dans les deux sens : les villes monocolores. A proximité des plus grandes cités ghettoïsées autant que dans les villes sans aucun immigré (ce qui dans la France d’aujourd’hui pourrait être assimilé à une autre forme de ghetto). Là où la mixité et même le métissage se font naturellement, le FN ne progresse plus ou même régresse. Dans les grandes villes où les habitants sont habitués au mélange des origines, le racisme, la peur de l’autre régressent. Et il se trouve que la majorité de la population française vit maintenant en agglomération. Tout se passe comme si un nouveau problème d’intégration était en train d’apparaître. Non pas un problème d’intégration des immigrés, mais un problème d’intégration des Français de souche vivant dans ces zones rurales ou périurbaines sans étrangers et sans diversité ethnique. Cette population se sent exclue d’un monde qui semble en expansion, d’un monde qui accepte mieux la différence tout simplement parce qu’elle la connaît mieux. En axant sa campagne principalement sur des sujets identitaires, sur l’immigration et sur les frontières, en considérant explicitement qu’il y avait trop d’étrangers en France, Nicolas Sarkozy a accentué la fracture politique entre les villes et les départements ruraux du centre et de l’Est de la France. Dimanche soir à la Bastille on pouvait voir, dans la foule des supporters de François Hollande, certains, brandir des drapeaux de leur pays d’origine. Ce serait une erreur d’y voir une manifestation du communautariste ; même si ce risque existe dans certaines banlieues. Mais le temps produit du métissage plus rapidement qu’on ne le croit ! En 2009, dans une interview au Monde Nicolas Sarkozy ventait l’idée d’une France métissée, c’était un mot audacieux et moderne. C’était avant le retour en grâce du conseiller Patrick Buisson et de sa stratégie. Une stratégie qui prétend s’adresser à la France populaire mais qui, en réalité s’adresse à la France vieillissante, effrayée par la représentation d’un monde urbain métissé. François Hollande ne s’est pas beaucoup exprimé sur ces questions pendant la campagne. La parole du nouveau Président manque encore sur ce sujet important… Important parce qu’il s’agit bien d’une fracture française.

L'équipe
Mots-clés :
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.