Marine Le Pen a une nouvelle fois créé le scandale en décrivant la torture comme un mal parfois nécessaire.

Oui, réagissant au rapport des sénateurs américains sur les agissements criminels de la CIA dans la lutte contre le terrorisme, Marine Le Pen refuse de condamner la torture (au passage pour une fois qu’elle ne condamne pas l’Amérique, il faut que ce soit sur la torture). Ça fait partie de ces bulles fétides qui apparaissent, de temps en temps à la surface de la soupe que le FN s’évertue à rendre digeste. Ce sont des pertes de contrôle, comme autant de moments révélateurs du véritable fond de sauce idéologique du parti d’extrême droite. Il y a dans le spectre politique français quelques sujets bornes. Des thèmes limites, frontières, qui, après la seconde guerre mondiale et la guerre d’Algérie, font consensus. Ce n’est pas du politiquement correct, c’est de la morale collective élémentaire. Tout prétendant à l’exercice du pouvoir en France se doit –après Camus ou Vidal-Naquet- de considérer que la torture n’est jamais une solution, que la torture, par principe, avilit celui qui la pratique autant que l’autorité ou le pays au nom duquel elle est pratiquée. La Question, le livre d’Henri Alleg, est étudié à l’école et nos lois, mais aussi le code du soldat français de 1999, placent désormais la torture au rang des interdits absolus. Comme la déclaration des droits de l’homme qui figure en préambule de notre constitution, le refus de la torture est l’un de ces éléments du socle commun sur lequel s’accordent ceux qui prétendent demander les suffrages de leurs concitoyens en France. C’est, en réalité une borne de civilisation…

Ces mots de Marine Le Pen mettent donc à mal la fameuse opération de dédiabolisation.

Oui, Marine Le Pen pense certainement ce qu’elle dit sur la torture, c’est d’ailleurs exactement ce que disait son père. Mais, contrairement à Jean-Marie Le Pen, plus avide de transgression que de pouvoir, Marine Le Pen sait, elle, qu’il ne faut pas le dire. Le tweet, très malhabile, par lequel elle tentait de rétropédaler, hier soir, en est la preuve. Toute la stratégie du Rassemblement Bleu Marine est de placer le FN dans la sphère politique des partis de gouvernement. Sans trop en rabattre sur la radicalité de son propos, qui reste le moteur principal de son parti, surtout en ces temps de défiance généralisée envers les pouvoirs, Marine Le Pen veut avant tout devenir acceptable. En banalisant ses thèmes fétiches mais sans dépasser certaines bornes. Et même en revendiquant ces bornes. Elle ambitionne, notamment par son discours aux accents républicains et laïcards, d’établir entre elle et le reste du paysage politique, une distance qui serait une distance de degrés et plus une distance de nature. Abattre les frontières philosophiques en gardant sa spécificité politique, voilà le but. D’un point de vue stratégique, la phrase sur la torture est donc un raté magistral… autant qu’un rappel salutaire.

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