La vague de protestation depuis la mort de George Floyd ravive ce mode d’action : le déboulonnage de statues de personnalités controversées, le tagage de noms de rues d’esclavagistes. Dans les villes universitaires anglaises et américaines, de telles manifestations sont légion.

En France, des militants, depuis déjà plusieurs années, veulent mettre à bas les statues de Colbert

Ça peut sembler une lubie victimaire du politiquement correct importé des Etats-Unis. Et c’est vrai que nous viennent parfois d’Amérique certaines pratiques militantes particulièrement sectaires, racialistes… Mais comment ne pas comprendre l’indignation et surtout le sentiment que la France opère un tri injuste dans sa mémoire. Ainsi, logiquement, il n’y a pas de rues ou de statues du Maréchal Pétain, rarement d’Adolph Thiers, le massacreur de la Commune, ni même de Napoléon le despote. La France considère Colbert comme le ministre qui a permis à Louis XIV de faire la puissance du pays. Le colbertisme, c’est une méthode qui fut efficace pour la France : le dirigisme, la centralisation… certes, mais ce fut aussi le code noir, l’organisation de l’esclavage. Il ne s’agit pas d’oublier Colbert, comme on apprend à l’école que Pétain était un général efficace de 14/18. On peut cependant comprendre qu’une partie des Français s’étonne de ce tri de la gloire qui laisse passer Colbert, révélateur du peu d’importance que tient l’esclavage dans notre mémoire commune. 

Dans ces affaires de mémoire, de roman national, il y en a toujours pour dire, comme Coluche jusqu’où s’arrêtera-t-on ?

Parce qu’à ce compte, Jules Ferry, républicain honoré par tant de rues et d’écoles, était un grand promoteur de la colonisation ! Est-ce que le salutaire exercice de mémoire sur le crime de la colonisation aboutira un jour au bannissement du nom de Jules Ferry ? 

Clémenceau, l’honneur de la gauche républicaine, artisan de la laïcité, dreyfusard courageux, anticolonialiste (pour le coup) vainqueur de 14, fut aussi le ministre de l’Intérieur qui fit tirer sur la foule à Villeneuve-Saint-Georges… 

De Gaulle, héros suprême qui a sauvé la France deux fois… c’est sous sa présidence que la police a jeté à la Seine des centaines d’Algériens en octobre 61… C’est aussi lui qui a trahi les pied-noirs. 

Ces exemples, aujourd’hui absurdes, seront peut-être un jour évidents. Ils disent simplement qu’il faut faire des différences, que, comme la Révolution (selon le mot de Clemenceau), les grands personnages sont souvent des blocs. Toutes les rues ne peuvent pas s’appeler Victor Hugo, l’impeccable Français… 

Le temps et la mémoire, les sensibilités des époques, font leur tri. Il faut différencier la mauvaise spirale victimaire de l’oubli révélateur.

Aujourd’hui le code noir justifierait peut-être que Colbert soit relégué au musée… Ou alors, fatigué, on peut préférer la simple poésie de la rue de l’église (là où il y a eu une église), la rue du bac (quand il y avait un bac)… comme Brassens, dans Jeanne Martin, qui regrette que la rue de l’Hospice (il y avait un Hopice) soit devenue rue Henri Barbusse.

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