C’est donc M.Valls qui défendra lui-même, au Parlement, l’extension de la déchéance de nationalité.

Oui, et là nous sommes dans une situation inédite et inconcevable : Christiane Taubira devait défendre ce texte, le Premier ministre l’avait logiquement indiqué le 23 décembre, par une démonstration d’autorité fracassante mais vaine, donc. Christiane Taubira a répété son hostilité au texte. Elle sera, du coup, délestée du poids de devoir argumenter à rebours de ses convictions à l’Assemblée et au Sénat. La ministre – et il faut en prendre la mesure – se fait remplacer par le Premier ministre lors du débat sur une modification de la constitution dans son domaine ! Une modification qui va à l’encontre d’un principe, d’un symbole auquel elle tient, ayant trait à la nationalité ! Alors peut-elle rester dans ces conditions? Bien sûr que non. Comment François Hollande et Manuel Valls peuvent-ils accepter cette situation ? Certes, le président et le Premier ministre ne sont pas sûrs du tout de pouvoir obtenir, de l’Assemblée ou du Sénat, un texte conforme, puis une majorité des 3/5e au Congrès. Mais ils s’entêtent parce que cette proposition a été formulée à Versailles, de la façon la plus solennelle qui soit, à un moment dramatique, devant la Nation. Le piège est là : la parole présidentielle est en jeu sur une idée que la plupart des ministres sont très loin de partager. Et ça se voit !

Le président ne veut sans doute pas briser l’un de ses derniers liens avec la gauche de sa majorité en renvoyant une icône ?

Oui, ça doit être ça, mais Christiane Taubira ? Pourquoi décide-t-elle de rester ? Pense-t-elle que la loi ne passera pas et qu’elle récoltera les fruits de cet échec ? Franchement, en tant que commentateur politique un peu aguerri, j’ai l’habitude de chercher à comprendre des rationalités, des stratégies, au pire, des tactiques, pour expliquer des décisions qui paraissent étranges, mais là, que Christiane Taubira (qui a fait tapisserie hier aux questions à l’Assemblée) reste dans ces conditions…ça dépasse ma capacité d’analyse. En fait, cette situation s’inscrit dans la lente décrépitude de ce que l’on pourrait appeler "la bienséance politique", ou "la bonne gouvernance". Il y a, dans la pratique du pouvoir, toute une série de règles démocratiques non écrites qui tombent en désuétude. Ça montre à quel point notre démocratie et nos institutions sont fatiguées. Ça vient de loin. On peut commencer à dater cette dérive de 1986. François Mitterrand perd les élections législatives, il ne démissionne pas. Il est désavoué par le suffrage universel, ça n’entraîne rien le concernant. Jacques Chirac, pourtant gaulliste, fera pareil. Le même refuse, avec le CPE, de promulguer une loi votée par le parlement ! Ça passe. Nicolas Sarkozy peut nommer un ministre du Budget qui est aussi trésorier de parti politique. Soit ! Il y aurait bien d’autres exemples de ce glissement de la responsabilité politique. La défiance envers les gouvernants est aussi due à cette impression diffuse selon laquelle les détenteurs du pouvoir prennent des libertés, jouent avec les symboles, contournent les règles tacites et oublient le minimum de décence politique. Ce minimum étant que les mots correspondent, un peu quand même, aux actes et que les actes correspondent, autant que faire ce peu, à ce pourquoi on a été élu…ou au moins à ses propres convictions.

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