Ce matin, vous évoquez le message d’Albert Jacquard…

Oui, Albert Jacquard, (pour qui s’intéresse à la politique, aux idées et aux mécanismes qui conduisent au pouvoir) était un être étrange. Il incarnait l’exact contraire de tout ce que la politique recèle de moins glorieux : la vanité, la soif de pouvoir, la voracité et… la compétition. Ecouter Albert Jacquard, c’était -quand on a le nez plongé dans la politique toute la journée- comme prendre une bonne douche en sortant d’un boulot pas très propre, s’apercevoir que l’on pouvait réfléchir sans cynisme, sans idéologie écrasante, sans grille de lecture partisane, sans tactique. Il exprimait une forme de bonté laïque, détachée de toute idée du pouvoir. Ecouter Albert Jacquard, c’était comme faire le plein de carburant, d’essentiel sans plomb, pour pouvoir affronter le débat politique lourd et poisseux de tous les jours. Après l’avoir écouté, ou lu, on repartait avec des phrases en forme de slogan philosophique que l’on retournait dans sa tête pour être bien sûr d’en avoir compris le sens. Elles pouvaient paraître trop simplistes, gentillettes parfois, surtout qu’elles avaient été prononcées d’une petite voix fluette et monocorde, avec une sorte de fragile assurance. Débrouillez-vous avec ça : « La nature fait //ce qu’elle ne peut pas //ne pas faire » ou « l’essentiel c’est de se savoir être ». Avec ça… vous teniez toute une journée en fronçant les sourcils… Mais le plus rafraîchissant de tous les messages d’Albert Jacquard c’était celui par lequel il fustigeait la compétition. « Un gagnant c’est un fabriquant de perdants » disait-il avec sa tête de boxeur qui aurait pris des coups sans jamais en avoir donnés, par détestation de la victoire sur autrui.

Toute la classe politique a salué sa mémoire !

Oui, tous les responsables politiques qui ont multiplié, hier soir, les communiqués pour saluer le grand homme, le grand humaniste, sont pourtant tous des compétiteurs patentés. Ils sont même dopés à la compétition… il ne manquait plus qu’un communiqué de Richard Virenque ou de Bernard Tapie. Si l’on y réfléchit deux secondes, il n’y a pas plus subversif que les propos de Jacquard contre la compétition. Dans ce monde d’évaluation permanente, de classements en tout genre, le professeur Albert Jacquard, polytechnicien, donc lui-même passé par le tamis le plus serré de la sélection, refusait de noter ses élèves… Il allait à l’encontre de tout ce sur quoi notre société est fondée. La compétition est partout, considérée comme une valeur positive : à l’école bien sûr, dans les loisirs avec le sport, au travail avec la course à la performance et à la rentabilité. La compétition internationale pour conquérir des marchés, la compétition pour toujours produire plus, toujours moins cher… c’est l’essentiel de nos débats et de nos polémiques… On a même poussé l’absurde jusqu’à établir des classements de popularité ! La popularité étant la capacité à être aimé, apprécié… comment en est-on arrivé à la hiérarchiser… avec cette unité de mesure parfaitement absurde : le taux de popularité chiffré ! (et pourquoi pas un taux d’amour ou d’amitié pour classer notre entourage ?!) Et tout de suite, (parce que cette chronique phare de la matinale championne de la compétition des radios) est terminée… place au débat éco où il sera certainement question de compétition, et même de compétitivité… mais heureusement Albert Jacquard dort encore.

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