Faut-il que les juifs se privent de porter la kippa pour des raisons de sécurité ?

Ce débat (outre qu’il est révélateur d’une situation très grave) est également un débat piège puisqu’il transforme un objet religieux en objet politique. Il ne devrait pas pouvoir y avoir de consigne, sauf venant d’autorités religieuses, mais alors nous n’avons pas à les commenter ici, si elles ne concernent pas l’organisation de la société. Le port d’un signe religieux est une affaire privée. Faut-il que, par défi, par solidarité, par affirmation d’un droit ou d’une liberté, la kippa devienne un objet politique, comme le suggèrent les promoteurs d’une manifestation de solidarité appelée « touche pas à ma Kippa » ? Ce serait entrer dans un dangereux concours de symboles. Parce qu’elle est là, la dérive : la kippa comme le voile deviennent des objets de focalisation identitaire, drapeaux ou cibles, qui empêchent les débats sur la place de la religion dans la société. Et l’on a vu fleurir, hier, massivement sur les réseaux sociaux cette inquiétude, fruit d’un concours victimaire, selon lequel il y avait (toujours ce « deux poids deux mesures »), d’une part, l’indignation générale, notamment des politiques, à l’idée que l’on puisse envisager de cacher sa kippa, et de l’autre, ce sentiment de rejet à l’égard du voile qui ne perdrait pas une occasion de s’exprimer.

Ce constat est un ressenti réel dans une partie de la population. Est-il justifié ?

Non, il n’est pas justifié mais c’est le problème en politique. Une injustice ressentie, même basée sur des éléments très subjectifs, a les mêmes effets qu’une vraie injustice. C’est même pire parce qu’elle est très compliquée à réparer. Le voile et la kippa sont deux objets différents. Le voile peut être un instrument de domination masculine qui suscite, du coup, d’autres réactions, d’autres oppositions que la kippa. Mais peu importe, prenons la kippa et le voile comme deux signes vestimentaires d’appartenance à une religion. La loi fixe exactement les mêmes règles pour ces deux objets. Voile, kippa, grosse croix, sont interdits à l’école. Cette règle est désormais largement acceptée et appliquée. Les agents des services publics ne peuvent pas non plus arborer de signe religieux. En revanche, dans l’espace public, la rue, dans les administrations, les usagers peuvent porter kippa, voile, croix, turban. Seul le voile intégral est interdit, officiellement pour des raisons d’ordre public puisqu’il ne permet pas d’être identifié, en réalité parce qu’il est la manifestation d’un extrémisme et d’un sexisme violent. Dans ce sentiment de « deux poids, deux mesures », se joue un concours malsain entre deux racismes. L’antisémitisme est beaucoup plus circonscrit mais massif là où il existe et presque automatique. Il est souvent le fait d’une jeunesse d’origine immigrée. Il est plus assumé, il peut être physiquement violent à l’extrême, se manifester par des agressions à caractère terroriste, mais pas seulement terroriste, comme l’ont montrés le cas d’Ilan Halimi et la chronique quotidienne des faits divers. Le racisme antimusulman, lui, est plus diffus, plus général aussi. Sa violence est d’abord sociale, aux profonds effets ségrégationnistes. La lutte contre l’un de ces racismes est désormais vécue comme une injustice par les victimes de l’autre racisme. C’est un engrenage relativement nouveau et très corrosif pour notre société.

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