Après la victoire de Donald Trump, la presse est accusée d’être déconnectée du peuple…

Unes des journaux à New-York au lendemain des élections américaines
Unes des journaux à New-York au lendemain des élections américaines © Getty / John Moore

Oui, cette théorie est véhiculée par nombre d’intellectuels qui estiment que la presse est une caste hors sol, composée de privilégiés, alors qu’elle est désormais très majoritairement peuplée de pigistes et de précaires. Ce sont eux qui font les reportages, vont chercher l’info et ont, bien souvent, une vision globale du monde plus complexe que celle véhiculée par les démagogues.

Qu’ont fait, en réalité, la plupart des journaux américains, ces derniers mois?

Ils ont pris ce qui était dit par les candidats pour le confronter aux faits et à la réalité. Il ne s’agissait pas de dénier aux politiques toute possibilité de changer la réalité, il s’agissait de déterminer si leurs diagnostics s’appuyaient sur des réalités ou des fantasmes. Et le résultat (réchauffement climatique, immigration, sur quasiment tous les sujets, en fait) était éloquent : la description du monde par Donald Trump renforçait sciemment la perception apeurée que pouvaient en avoir les Américains en proie au déclassement. La presse écrite, les radios publiques américaines, les grandes chaines hertziennes, ont passé cette campagne à décortiquer les erreurs factuelles, volontaires et manipulatoires de Donald Trump et de Hillary Clinton : le magnat de l’immobilier est apparu champion toute catégorie du n’importe quoi.

Télés tout info trash, radios évangéliques (très puissantes au cœur des Etats-Unis), sites Internet conspirationnistes, réseaux sociaux, ont fait l’inverse de la presse. Et ils ont gagné.

Oui, et c’est quand même fort de dire que la presse ne comprend pas le peuple, juste parce qu’elle s’attache à déconstruire le monde simpliste et binaire proposé par les démagogues ! Le choix de la presse de soutenir Hillary Clinton (pourtant détestée pour être l’incarnation du monde cynique de la finance), ce choix par défaut, était le choix du candidat qui trafique le moins la réalité à son profit ; bref, le choix triste de la rationalité contre le fantasme… Rationalité, notion, il est vrai, en chute libre.

Ce choix (qui est aussi –rappelons-le- celui d’une majorité d’Américains, en nombre) ne veut pas dire que la presse est déconnectée (ou vit dans un entre soi) mais simplement qu’elle n’est plus le vecteur principal d’information par lequel les citoyens cherchent à comprendre le monde. Internet, les réseaux sociaux, les algorithmes, qui fabriquent une pensée en vase clos et réduit le champ de vision, sont maintenant beaucoup plus puissants que les journalistes. Les saillies anti-système, venues de caricatures du système, ont été plus les efficaces. Allons-nous vivre ça, nous aussi, dans les mois qui viennent ? (ça a déjà commencé avec la primaire de la droite)…

Les candidats démagogues s’opposent à la presse en vertu de cette stratégie que les communicants américains appellent the « big picture » : il s’agit de décrire un monde de préférence effrayant, un monde duquel le candidat le plus gueulard et brutal est l’évidente et seule solution. Tentez de casser ce « big picture », en en revenant aux faits, et vous serez, à coup sûr, accusé de déconnexion d’avec le peuple. Nous sommes en train de glisser dans ce piège.

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