Vous vous penchez ce matin sur un terme très utilisé en ce moment : ‘essentialisation’.

Oui ce mot pointe les promoteurs du nouvel antiracisme ou du nouveau féminisme militant. Le titre du dernier livre de Lilian Thuram ‘La pensée blanche’, ou les propos répétés de la conseillère de Paris, Alice Coffin, peuvent être taxés d’essentialistes. Ce mot ‘essentialiste’ disqualifie puisqu’il désigne ceux qui enferment chacun dans son identité sexuelle, sa couleur ou sa religion. L’essentialiste affirme que ce qu’on est par nature ou héritage est (par essence) plus important que ce qu’on pourrait être par choix. Si vous êtes blanc antiraciste, c’est, pour les essentialistes, le fait d’être blanc qui vous détermine plus que d’être antiraciste. Si vous êtes un homme, il y a du machisme (au moins potentiel) en vous. Ce sont des millénaires de construction sociale, de domination, qui vous ont forgé. Le nouvel antiracisme fait le constat selon lequel si vous êtes blanc, quand vous vous mettez à courir, vous ne connaissez pas cette interrogation : ‘va-t-on penser que je suis un fuyard’ ? Tous les actes de la vie sociale rappellent aux noirs, aux magrébins, dans nos sociétés, qu’ils sont noirs ou magrébins. C’est le statut de minorité. Alors que jamais les blancs n’ont à se dire :’ je suis blanc’… Quand vous êtes homme, et que vous devez passer devant n’importe quel jury, vous ne connaissez pas cette interrogation handicapante : ‘vais-je subir un regard sexualisé, être jugé sur mon aspect, ma tenue ?’ Dans ces conditions, comment le discours de l’universalisme peut-il avoir un écho ?

 Cela veut-il dire que le discours essentialiste est pertinent ? 

Quand il s’agit de constater, plutôt oui ! Même un universaliste doit l’admettre : les blancs ne vivent pas la même chose que les noirs…  Même si tous les noirs ne vivent pas la même chose. Pareil pour les femmes et les hommes. C’est un mot qui vient de la philosophie. Les philosophes du 20ème siècle reprochaient aux philosophes grecs d’en rester à l’essentialisation du réel. Là où l’essentialisme pose problème, c’est quand du constat on passe au projet. Quand on considère que l’organisation sociale par communauté doit être la réponse aux méfaits de la domination de l’homme blanc, de l’homme et du blanc, là où l’on justifie d’être lesbienne par rejet de l’homme plus que par l’amour de la femme. L’amalgame du blanc antiraciste et du blanc raciste, du machiste et de l'homme féministe, risque tout simplement de nous conduire à une guerre de tous contre tous parce que nous sommes tous dominants et dominés : l’homme noir de la femme noir, la lesbienne riche de l’hétéro pauvre. On a certainement besoin de Lilian Thuram et son livre percutant, titré de façon provocante la _Pensée Blanche, _pour admettre que nous ne vivons pas la même chose selon notre couleur. Le sectarisme d’Alice Coffin ne mérite pas les menaces de mort dont elle fait l’objet. Il est l’expression extrême d’un refus de la domination masculine. Le mot ‘essentialisation’ est donc, comme beaucoup de termes sur-utilisés dans nos débats, un mot à la fois utile et piège…

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