Michel Rocard démissionne de son mandat de parlementaire européen et quitte la vie politique. Michel Rocard fait partie de ces très rares hommes politiques qui ont une pensée bien identifiée. Le rocardisme. On peut mettre le suffixe « isme » à la fin de son nom - ça ne désigne pas simplement l'alliance de ses supporters. Michel Rocard a commencé, dans les années 60, par être pour l'autogestion. C’était la façon la plus humaniste et la moins dogmatique, la plus utopiste aussi, donc la plus belle, de vouloir en finir avec le capitalisme. Puis, en entrant au PS, il a incarné la ligne sociale démocrate, la ligne réformatrice, considérant très vite, ce que tous les autres socialistes mettront des années à accepter, même après l'avoir pratiqué au pouvoir : le marché est incontournable. Il existe et il peut créer des richesses à répartir selon de puissants systèmes de solidarités, de préférence gérés de façon paritaire. Dans la pensée rocardienne, il y a l'idée –originale à gauche- que tout n'est pas forcément centralisé et conduit par l'Etat. Que toutes les avancées sociales ne s’obtiennent pas forcément par la lutte des classes. Dans le rocardisme, il y a l'idée que la France devrait pouvoir devenir une société du contrat et sortir de cette culture de l'affrontement. Il y a une sorte de confiance en l’humanité assez optimiste et rare dans le monde politique français plutôt cynique. Plus démocrate que républicaine, c'est une pensée intellectuellement appréciée de l’opinion mais difficile à faire accepter pour gouverner ce pays colbertiste et révolutionnaire. Michel Rocard, c'est aussi 25 ans d'opposition à François Mitterrand. Michel Rocard n'a jamais été sensible au charme florentin de François Mitterrand. Il ne s'agit pas d'une opposition entre deux politiques. François Mitterrand n'était pas un idéologue et Michel Rocard est un théoricien. C’était l'opposition entre deux cultures politiques. François Mitterrand, le littéraire, ne supportait pas l'esprit et le langage scientifique de Michel Rocard. Un matheux qui parle avec le vocabulaire de la sociologie alors que le Président parlait la langue de ses lectures. En réalité, la langue légèrement absconse de Michel Rocard est d'une logique implacable. Mitterrand était un homme de pouvoir et il en jouissait. Rocard est un homme pour qui le pouvoir est l'instrument de la réforme. Cela ne veut pas dire que c’est un ange. Si l'on n’imagine pas Michel Rocard mentir sur son passé ou faire procéder à des écoutes téléphoniques pour des raisons privées, il a d'autres défauts : il a cette part d'orgueil et de surestimation de soi commun à tous les grands fauves politiques. Il a beaucoup de mal à simplifier sa pensée pour la rendre accessible à tous. Il refuse de transiger sur les nuances d'un raisonnement. Cette réticence à la simplification l'a conduit à détester Ségolène Royal dont le discours ne restait pas (selon lui) dans les canons de la raison - une détestation qui a d'ailleurs révélé un aspect assez pathétique et parfois naïf de sa personnalité : il a conseillé à Ségolène Royal, a quelques semaines du scrutin présidentiel, de renoncer et d'appeler à sa propre candidature, sans s'apercevoir du ridicule achevé de cette démarche ! Sa grande blessure, c'est de ne pas avoir pu se présenter à l'élection présidentielle en 81 ou en 88. Il a d'ailleurs une phrase révélatrice de son amertume sur ce sujet. Il dit « les qualités pour gouverner la France ne sont pas celles qu’il faut pour être élu Président et inversement ». Aujourd’hui, il dit vouloir quitter la vie politique mais pas la vie civique, peut-être une petite coquetterie de langage pour pouvoir accepter une mission technique de la part de Nicolas Sarkozy. Sa soif de réformer n’est pas assouvie. Et puis, surtout, comme tous les grands déçus de la politique, il aura jusqu’à la fin besoin qu’on lui dise qu’il peut encore être utile !

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