Le journal "Le Monde" sort son 20 000ième numéro. "Le Monde", plus qu'un autre journal, est un objet politique. Il fait même partie des meubles de la vie politique française. Lors des séances à l'assemblée, par exemple, en début d'après-midi, dans les travées ou les couloirs, les parlementaires lisent « Le Monde », se le passent et le commentent entre eux. Autrefois, il y a une dizaine d'années, c'est-à-dire au siècle dernier, avant internet, les militants, les sympathisants de tous bords, les étudiants les plus férus de politique, savaient quels étaient les kiosques de Paris qui avaient "Le Monde" dès midi. Ils le dévoraient avec ce petit frisson de l'initié réservé aux parisiens puisque, bizarrerie, ils pouvaient lire le journal daté du lendemain. "Le Monde", est aussi, en lui-même, un appareil politique. Il ressemble à un parti. Il y a, a sa tête, un chef élu, plus ou moins charismatique, en son sein des tendances, des clans, parfois (souvent même des haines internes) on y fait campagne pour y prendre le pouvoir. La conférence de rédaction ressemble à un conseil des ministres debout. Parmi les quotidiens de la presse nationale, il y a des journaux politiques, des journaux d'obédience et puis il y a "Le Monde". "Le Monde" n'est pas neutre mais il est rarement affilié. "Libération" est de gauche et passe son temps à se chercher. On le sent perpétuellement tâtonner entre une attitude protestataire ou moderniste, radicale ou modérée. "Le Figaro", l'autre grand quotidien national, est de droite et depuis qu'Etienne Mougeotte en a pris les commandes, il est n'est même plus pro-gouvernemental, il est gouvernemental. "Le Monde" a eu, depuis son premier numéro, des lignes éditoriales successives, que l'on pourrait situer -mais ce serait réducteur- au centre gauche. Il a surtout accompagné, illustré ou suscité les grands débats depuis la guerre, de la décolonisation à la construction européenne. Il symbolise aussi, - bien que cette notion fasse débat dans la profession - l'aspect « contre-pouvoir » que doit assumer la presse dans une démocratie. On l'a pompeusement appelé « journal de référence ». Il l'est moins et a lui aussi, ces dernières années, souvent cédé aux Unes plus ou moins accrocheuses pour tenter d'enrayer la fuite des lecteurs. Il a pourtant toujours entretenu cette image de rigueur, cultivant le côté sérieux et crédible en ne se départissant jamais d'une certaine austérité dans la forme. Eric Fottorino, l'actuel directeur, rappelait hier (aujourd'hui pour la province) bref dans le numéro 20.000, ce mot du fondateur Hubert Beuve-Mery « ce journal doit coûter son prix plus l'effort pour le lire ». Voilà bien une exigence qui n'est plus envisageable aujourd'hui. Parce que "Le Monde", comme toute la presse écrite, est en perte de vitesse et de moyens. Moins de lecteurs, c'est moins de pub, moins de recettes. On en connaît les causes, on en a pas encore subi toutes les conséquences. Mais moins d'argent, c'est moins de reportages, moins d'enquêtes moins de faits vérifiés, moins de liberté, moins d'indépendance. L'investissement publicitaire dans la presse écrite en France a baissé de 7,6% en 2008. Les journaux dits de référence à l'étranger comme "Le New-York Times" sont désormais dans une situation comparable. Pourtant, la politique aurait besoin d'un journal solide et respecté. Parce que les gouvernements, les dirigeants politiques, les grands patrons, les puissants en général sont de plus en plus entourés d'hommes de communication. Ils sont conseillés, coachés par des spécialistes de l'opinion. Jamais autant de publicitaires, de sondeurs, bref de communicants, ont été si près des commandes de l'Etat et des grands groupes industriels. Le travail du journaliste politique moderne devrait être de décortiquer, de dé-communiquer, de déchirer l'emballage. Je ne sais pas s'il y a un modèle économique pour que revive un grand journal de référence mais aux vues de l'évolution de la politique, c'est de cette forme de contre pouvoir dont nous avons besoin aujourd'hui.

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