Le paradoxe de Tocqueville. Concept utile, dans le débat politique du moment…

Oui, c’est un constat fait par le philosophe du XIXème siècle selon lequel plus un peuple approche d’un but social, plus (paradoxalement) la distance qui le sépare de ce but lui parait insupportable. De quoi expliquer l’insatisfaction permanente, la déprime nationale, alors que nous sommes l’un des pays les plus redistributeurs. Mise à part l’infime minorité des super riches, les 10% des Français les plus aisés le sont 8 fois plus que les 10% les plus pauvres. Après redistribution (impôts et prestations), ce rapport donc de 1 à 8 passe de 1 à 3 !   57% de la richesse nationale est redistribuée. Mais, plus nous sommes égalitaires, plus nous sommes protestataires. Ce n’est pas un caprice de peuple gâté, c’est juste que plus on approche du but, plus la progression vers ce but  faiblit... c’est asymptotique. On en arrive à croire que nous régressons alors que les chiffres de l’enrichissement des Français, de leur meilleure santé, sont imparables. Le débat sur l’Europe, qui noircit l’Union (ce havre de paix et de prospérité mondial) est aussi à observer avec le paradoxe de Tocqueville en tête.

Vous appliquez aussi ce paradoxe à l’homophobie... 

Les chiffres publiés lundi décrivent une hausse des violences homophobes. Une part de cette hausse (impossible à quantifier) l’est du fait des homosexuels qui hésitent moins à signaler les insultes et agressions. On peut appliquer le paradoxe tocquevillien parce que l’homophobie, sur le long terme, diminue spectaculairement. Les droits LGBT sont au fil des années toujours plus plébiscités par la population. Il est plus facile d’être homosexuel en France aujourd’hui qu’il y a 50, 20 ou même 10 ans. Si l’homophobie baisse continuellement, le seuil de tolérance à l’homophobie baisse encore plus vite. On a donc l’impression que l’homophobie croit. Cette impression est renforcée par un fait objectif. Les homophobes déclinent et ont des attitudes agressives d’encerclés : l’expression de leur haine est amplifiée par les réseaux sociaux et par des logiques religieuses ou communautaristes. Avoir le paradoxe de Tocqueville en tête permet de ne pas accompagner la spirale déprimiste. Mais en politique, le ressenti (matière aisément manipulable) est sincère. Il constitue donc un fait subjectif, certes, mais un fait ! C’est une autre dimension du bouleversement politique que constitue la société hyper connectée et l’info-continue : les ressentis sont crédibilisés par la formidable caisse de résonance des réseaux sociaux. La réalité, les faits, la rationalité, perdent chaque jour du terrain face au ressenti, à l’impression... qui sont des véhicules de souffrances réelles et du mal-être social. C’est d’une extrême difficulté pour les élus : s’ils ne prennent pas assez en compte ces ressentis et tentent d’apporter un peu de rationalité, alors ils sont vus comme des technocrates déconnectés de la vraie vie. A l’inverse, s’ils prennent d’abord en compte le ressenti... ils seront d’infâmes démagogues qui jouent des peurs et des angoisses populaires. Le paradoxe de Tocqueville est plus utile pour tenter de commenter honnêtement la politique que pour gouverner.

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