Non et si un parti ou un syndicat voulait instrumentaliser les jeunes, il prendrait un gros risque. L’extrême gauche veut toujours faire descendre les jeunes dans la rue, en fait ils n’y descendent que s’ils le veulent eux. Autrement dit pour les instrumentaliser, il faut qu’ils soient consentants… ce qui ne rentre plus tout à fait dans la définition de l’instrumentalisation. En revanche rien de tel pour les rendre consentants que de leur dire qu’ils sont instrumentalisés ! C’est donc une dialectique délicate à manier de la part du gouvernement. L’extrême gauche veut en permanence que les jeunes descendent dans la rue… donc le jour où ils y descendent, on dit : « c’est l’extrême gauche qui est derrière ». C’est un peu comme si Barack Obama ou le pape se disaient « tiens, demain je vais parler à France Inter ». On accepterait évidement de le recevoir dans la matinale et vous les accueilleriez, Patrick, par un « merci d’avoir répondu à notre invitation », alors qu’on y est pour rien ! Bref quand on ne maitrise pas les événements... Vous connaissez la formule : feignez d’en être les organisateurs et là c’est plutôt : « quand vous subissez les événements, feigniez de croire que ce sont vos ennemis les organisateurs ». En fait, personne ne maitrise la jeunesse en France, les organisations de jeunesse sont squelettiques et quand la jeunesse décide de bloquer les lycées ça ne peut marcher que si de nombreux lycéens, loin de toute organisation, le décident. Les jeunes ne sont donc pas manipulables ?Si parfois, mais ils sont difficilement contrôlables. François Mitterrand en 1983 avait largement utilisé et favorisé l’émergence de "SOS racisme" et d’un mouvement de la jeunesse sur un thème fédérateur à gauche au moment où l’on devait annoncer la rigueur. Il y avait donc un aspect manipulateur mais si "SOS racisme" avait rencontré tant de succès, c’est aussi et avant tout parce que la jeunesse ressentait réellement ce besoin d’expression antiraciste. Aujourd’hui, hormis les retraites, il y de nombreuses raisons qui permettraient de comprendre que la jeunesse soit révoltée. L’étonnant c’est d’ailleurs que dans un pays éruptif, à la tradition insurrectionnelle comme la France, la jeunesse, précarisée, régulièrement décrite comme un problème plutôt que comme une solution, ne se soit pas révoltée plus tôt. La grande frayeur que provoque, en haut lieu, l’idée d’une révolte de la jeunesse est justifiée. Si les lycéens et les étudiants ou les jeunes travailleurs sortaient de leurs gonds, ils seraient sans doute soutenus par les plus anciens. Les plus anciens, leur parents, qui ont profité de la planète, de la croissance, du plein emploi et de promesses d’avenir meilleur, ne pourront pas en vouloir à la jeunesse et sont inquiets pour elle. Pour l’instant, l’implication de la jeunesse contre la réforme des retraites semble dépasser ce thème, bien sûr, mais reste du domaine de l’implication d’une catégorie sociale qui se sent fragile plutôt que d’une génération qui revendique un autre monde. D’ailleurs, leurs porte-paroles s’expriment souvent comme de mini-syndicalistes plus que comme de nouveaux Cohn-Bendit. La participation de la jeunesse à ce mouvement est le cauchemar du président parce que, s’il peut y avoir un certain bénéfice politique à tirer, d’avoir su affronter une puissante grogne sociale classique, il y a tout à perdre à voir la jeunesse dans la rue. Ceux qui, dans l’entourage du président évoquent déjà, pour se rassurer, le souvenir de la chienlit de mai 68, suivie du réflexe conservateur de Juin 68 sont anachroniques ! En 68 la jeunesse s’embêtait dans un France fermée mais prospère, aujourd’hui, c’est l’inverse.

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