Depuis l’Académie Française, vous vous intéressez aux mots de la politique.

Et plus particulièrement à l’itinéraire du mot ‘identité’.

Constatons, cher Alain Finkielkraut, que les académiciens, les dictionnaires, s’ils font les définitions, ne maîtrisent pas l’acception des mots. Les définitions sont fixées, les acceptions varient. On a l’habitude de dire que les mots sont des armes. En fait, dans la guerre de mouvement et de position qu’est la vie politique, les mots sont plutôt des véhicules. Ils charrient des idées, une façon de voir le monde. Celui qui contrôle le chargement n’est pas loin du pouvoir. Le mot identité donc est aujourd’hui dans tous les discours. Et la nature de sa cargaison a bien évolué depuis les années 80. Quand l’historien Fernand Braudel publiait « l’Identité de la France ». A l’époque, quand on parlait de l’identité d’un pays, on parlait de son caractère, de la personnalité de son peuple, de ce que Montesquieu appelait « l’esprit général ». Depuis les années 90, « identité » accolée à « France » évoque plutôt les racines et une certaine idée de pureté menacée. C’est Bruno Mégret (alors dirigeant du FN) qui avait théorisé, en 1990, l’idée d’investir le mot «identité». Dans un petit fascicule destiné aux cadres de son parti, Mégret expliquait qu’il fallait faire avec le mot « identité » ce que la gauche avait fait avec le mot « intégration ». La gauche se l’était approprié et l’avait chargé d’antiracisme et de différentialisme, alors que ce même mot, « intégration », dans les années 60, était celui des pro-Algérie-française pour signifier le contraire : une uniformisation forcée.

« Identité », ce mot était devenu le titre de la revue théorique du FN.

Oui, l’idée c’était d’imposer au débat public le couple indissociable « immigration » et « identité ». Le premier étant le poison du second. Et ça a marché puisque qu’en 1990 déjà, Madelin pour l’UDF et Sarkozy pour le RPR voulaient organiser un colloque, intitulé « Identité et Immigration ». Le centriste Bernard Stasi s’était insurgé contre ce rapprochement spécieux et ce titre fut abandonné. Jacques Julliard, la même année, dans Le Nouvel Observateur écrivait : « l’identité exprime maintenant un doute sur la réalité qu’il désigne ». Le mot ainsi lesté de sa nouvelle cargaison a généré un adjectif : « identitaire » : La panique identitaire, le repli identitaire. L’identité, en politique désigne maintenant clairement les racines, le sang, la couleur de peau, la religion. L’identité s’est ethnicisée, communautarisée. Elle s’éloigne de la sphère symbolique de la République. Son acception actuelle contient de quoi susciter des conflits dits, justement, identitaires. Les mots sont des véhicules parfois chargés d’explosifs et ressemblent à des voitures-suicides. Fernand Braudel est mort avant d’avoir pu constater la mutation. Il disait au Monde en 1985 : « je ne veux pas qu’on s’amuse avec le mot identité ! »… Depuis, on a beaucoup joué.

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